FRACAS (2).gif
  • Facebook
  • Twitter

Elle n’allait pas les laisser recoudre l’orifice qu’ils avaient eux-mêmes ouvert.

Ils l’avaient laissée là, cette boutonnière de peau qui auscultait l’intérieur, ce nombril obscur, purulent, à peine recouvert d’une pièce de tissu qui ourlait les longs poils d’en bas ; le tissu taché s’agrippait à ces poils rares en les tirant un peu, les arrachant quand elle retirait la gaze et exhibait son ouverture irréprochable. Celle qu’ils avaient ouverte dans le Pavillon pour lui enlever ce qui pourrissait. Celle qu’ils avaient, eux encore, décidé de laisser ainsi, ouverte, avançant que l’orifice devait encore laisser sortir du pus, exsuder toute la crasse enfouie qu’elle avait accumulée à l’intérieur toutes ces années, ces cochonneries. Après seulement, ils pourraient le refermer.

Elle n’allait pas les laisser la recoudre.

Voilà ce qu’elle dit, définitive, tranchante, sans laisser sa voix trembler : ce non inébranlable se faufila depuis sa maison délabrée jusqu’à l’hôpital public à la façade éventrée, à bord de la ligne téléphonique. Cela lui fit l’effet d’une pierre en pleine figure, à la secrétaire (elle demeura un instant immobile, retenant sa respiration).

Elle n’avait donc pas eu assez de forces pour se rendre à la consultation de clôture, contre-attaqua la secrétaire, expédiant d’un coup de pied le non de l’opérée, le piétinant avec rage, ce non. Et comment ça, elle était déjà retournée travailler, si tôt ? continua-t-elle, mal lunée, grattant la pointe sèche de son stylo sur la fiche, en faisant couler l’encre de force ; elle était partie travailler juste comme ça, avec le trou décousu ?

C’était la triste secrétaire de l’hôpital qui avait lancé cette deuxième attaque. Mais elle se corrigea tout de suite, honteuse, toute rouge, rappelée à l’ordre, peut-être, par le coup de coude que lui administra sa collègue en entendant la grossièreté que venait de proférer cette bouche de secrétaire, ces lèvres rougies, desséchées, brillantes de la salive aigre de la fonctionnaire ; elle se corrigea donc, alors je veux dire, fit-elle, elle était partie travailler avec l’orifice ouvert ?

Non, répéta celle qu’on venait d’opérer, en se disant qu’elle ne retournerait jamais dans le Pavillon ; merci bien, mais non, et cette monosyllabe pénétra dans le cliquetis cardiaque du téléphone et arriva d’un bloc à l’autre bout du fil, pour se répartir entre les deux secrétaires qui lui prêtaient maintenant l’oreille.

Cherchant à reprendre le contrôle de la conversation, la première secrétaire donna une bourrade à la seconde, rentra légèrement la tête dans les épaules, et baissant le ton autant que possible, elle dit à Mirta (c’était le nom qui était écrit sur la fiche), elle susurra d’un ton accusateur à Mirta qu’eux, ils l’avaient attendue hier soir, entièrement vêtus de blanc, les mains gantées jusqu’aux coudes, la bouche couverte d’un masque et fermée, retenant des moqueries putrides sur leurs infirmières, pensa avec dégoût la secrétaire, et il y avait sûrement eu une moquerie pour elle, elle qui les avait laissés attendre l’aiguille levée, où était enfilé un fil plastique qui ondulait dans la brise artificielle du Pavillon mal ventilé.

C’est très grave, de laisser en plan les médecins, mademoiselle Mirta, mais c’est encore plus dangereux, insista-t-elle, haussant le ton avec une pique sarcastique de madame je-sais-tout (ses syllabes rebondissaient sur les couloirs carrelés jusqu’à la cour intérieure de l’hôpital vétuste), beaucoup plus dangereux de se promener dans la rue avec un trou décousu. Si le trou, ou l’orifice, se corrigea-t-elle à nouveau – sa collègue haussait les sourcils et gesticulait – si la plaie avait arrêté de suppurer, il fallait immédiatement procéder à la suture.

On entendit l’écho d’un autre non fatigué ou peut-être distrait : la porteuse de l’orifice supplémentaire recourbait ses cils avec une main, tandis que de l’autre elle essayait de tirer sur le fil du téléphone entortillé.

Ce non résumait des choses qu’elle n’avait pas le temps de leur dire à ce moment-là, comme de ne pas oublier les saloperies qu’ils lui avaient retirées, l’entaille sanglante, le diagnostic ; des choses à raconter, les spasmes de la première semaine et le dégoût, l’odeur nauséabonde qui se dégageait de là-dedans, le vertige qu’elle avait ressenti en voyant à quoi elle ressemblait, elle, dans cet orifice, quand elle avait arraché pour la première fois la gaze (et des bouts de croûte jaunâtre, et des poils hirsutes d’en bas) ; et aussi de leur dire merci, merci, parce qu’une fois cet instant d’immondices passé, elle avait entrevu au fond d’elle-même la fin de ses problèmes.

Et quels étaient ces problèmes, répliqua la voix à l’autre bout du fil (ces lèvres de secrétaire fichées dans l’écouteur tout comme les yeux devant la lueur intermittente de l’écran), quels étaient tous ces problèmes qu’elle avait, répéta la secrétaire, et elle maudit entre ses dents l’ongle cassé qu’elle venait d’accrocher dans son collant (le collant filé qu’elle devrait jeter à la poubelle) : c’était ça, son drame, son collant esquinté, la faim qui à cette heure commençait lentement à monter dans le bureau.

Avoir de quoi gagner son pain, se remplir le ventre tous les soirs, l’entendit dire la secrétaire, parce que ces nuits avaient été si longues, disait Mirta, si bleues, si avides, disait-elle, en regardant fixement ses yeux dans le miroir (ses yeux, un autre orifice obscur) ; parce que bien qu’ils l’aient soignée, ils avaient aussi failli entraîner sa mort après, de faim.

Elle, personne ne la nourrissait.

C’est pour ça, dit Mirta en recourbant à présent l’autre frange de faux-cils directement à la cuillère, maintenant l’écouteur entre sa tête et son épaule dénudée, c’est pour ça que je ne vais pas les laisser me recoudre. J’espère que je ne vous ai pas fait perdre votre temps, parce que le temps, répéta-t-elle, c’est de l’argent, je le sais bien, elle le savait bien, Mirta, après avoir passé une semaine entière au lit à regarder consternée l’orifice visqueux, à voir comment il séchait peu à peu sur les bords en même temps que ses côtes se mettaient à pointer à cause du manque de nourriture.

Elle avait la peau plus flasque, elle était devenue plus désespérée et avide ; ses yeux proéminents, ses pommettes saillantes lui donnaient une étrange beauté.

La secrétaire esquissa un sourire bureaucratique en l’entendant ajouter qu’elle avait eu une prémonition : cet orifice sec sur les bords et humide à l’intérieur de son flanc allait devenir miraculeux.

Miraculeux, soupira avec impatience la fonctionnaire, en voyant comment s’enfuyait sa compagne de cellule, comment les heures, fugaces elles aussi, filaient, et sa pause repas avec elles. Un miracle multiplicateur de pains jambon-fromage, pensa-t-elle méchamment, esquissant une grimace famélique. Un miracle multiplicateur de billets, imagina-t-elle aussitôt, tenaillée par la certitude soudaine que quelque chose ne collait pas dans la fiche de cette femme, Mirta Sepúlveda.

Comment était-il possible que son état civil soit vide, que l’espace réservé à la profession soit resté vierge, qu’il n’y ait rien dans le trou où indiquer les revenus.

Elle plissa les yeux, certaine d’avoir trouvé un oubli réparable, un qu’elle allait corriger malgré les gargouillements qui montaient en elle à présent (sa collègue, déjà sur le seuil, avait annoncé, un sandwich entre les doigts, une boisson ou un café imaginaire qu’elle lui apporterait à son retour). 

Elle fit sortir du fond d’elle-même une voix administrative et passa la fiche en revue, point par point.

Le silence de la secrétaire fut suivi d’un autre : c’était Mirta, qui étouffait ses non et toutes ses paroles intestines tout en se demandant comment lui expliquer cette histoire de miracle. Elle n’était pas folle, non, et elle n’était pas une religieuse fanatique, aucune Vierge pleurant des larmes de sang ne lui était apparue dans les ombres nocturnes de ses promenades. Elle, elle s’était juste levée de son lit, à une heure tardive, elle avait retiré la gaze rigidifiée par les sécrétions (sa touffe de poils sur le sparadrap), et elle avait examiné cet orifice improvisé, rosé, tout doux, elle en avait caressé le bord avec un doigt et l’avait même mis à l’intérieur, comme si elle le badigeonnait d’air tiède et d’empreintes digitales.

Cet orifice était unique. Personne ne lui enlèverait.

Et sans se laver ni se parfumer ni se maquiller, presque sans se vêtir mais maîtresse d’elle-même, elle était allée dans la seule épicerie qui pouvait être ouverte à ces heures noctambules (elle l’avait vue comme un phare à l’angle de la rue, au loin, toutes lumières éveillées). Elle s’était approchée de la grille qui défendait le propriétaire de l’échoppe de toute une ribambelle d’ivrognes exaltés et bagarreurs, dit-elle, la spécialiste de la nuit ; depuis cette grille, depuis son triple tour de chaîne cadenassée, elle avait sifflé le propriétaire pour lui demander de lui donner un paquet de chips et un Coca à crédit.

Bien qu’elle soit maigre et décoiffée, le propriétaire l’avait reconnue malgré sa vue courte, il lui avait rapporté ses chips et sa canette et lui avait demandé où elle était passée ; elle avait relevé sa jupe et lui avait montré ses cuisses évanouies et ses hanches osseuses et son pubis glabre et son orifice, et le maître des lieux avait ouvert le cadenas et la grille et lui avait offert un verre de vin en son honneur, parce qu’elle respirait.

Il a ouvert un grand cru, dit Mirta d’un ton si secret que, plus qu’entendre ce que disait la secrétaire, elle sentit une vibration dans son tympan, le tremblement soyeux de quelques syllabes qui entraient puis sortaient, effleurant à peine l’intérieur de son oreille.

Le propriétaire avait donné à Mirta le triple de toutes les fois précédentes pour qu’elle le laisse étrenner cet orifice miraculeux. Il lui paya d’avance chacune des nuits à venir, et le bruit avait couru parmi sa clientèle, qui vint à l’échoppe prendre rendez-vous avec elle.

Ils voulaient tous approfondir la chose, dit Mirta, dans un murmure qui se mua en éclat de joie dans l’oreille de la secrétaire, qui avait croisé une jambe sur son genou et regardait discrètement ses cuisses bien rapprochées, son collant filé, l’ongle qui escaladait la maille déchirée ; et elle tirait dessus pour la déplacer, la maille, un peu plus haut, un peu plus à l’intérieur.

UN TEXTE DE

TRADUCTION DE