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1

 

Dans la langue des habitants de Oak Canyon, le mot temps n’existe pas, pas plus que les formes grammaticales, tournures, expressions ou particules pour se référer à la temporalité. Ses verbes, sept fois plus nombreux que dans n’importe quelle autre langue, ignorent tout de l’expression du passé, du futur, du présent, de même que de la durée, du changement, de la répétition, du commencement ou de l’achèvement de l’action. Là où la majorité des langues se contentent, pour exprimer ce qui a lieu maintenant, avant ou après, de décliner un seul verbe malingre – ou à défaut, de recourir à la compagnie paternaliste d’un verbe auxiliaire – la langue oakcanyonaise dispose d’au moins trois verbes différents. Le passé, le présent et le futur sont des actions distinctes, et non une seule action suspendue à un présent qui s’effiloche continuellement entre passé et futur.

 

La forme qu’épouse le monde est celle-là même que murmure le langage. Quel soulagement de vivre dans un monde sans temps ! Les habitants de Oak Canyon ne connaissant pas l’embarrassant problème de définir quelque chose dont, quand on ne me le demande pas, je sais ce que c’est, mais qui, quand on me le demande, m’échappe. Ils ne se laissent pas non plus tyranniser par les caprices de ce naguère qui n’est plus, ce maintenant qui a cessé d’être, ce plus tard qui n’est pas encore et qui cessera d’être au moment même où il aura été.

 

Peuple sans histoire ni avenir, mais pas pour autant moins heureux, les oakcanyonais ignorent tout de ce que signifie arriver en retard à un rendez-vous, oublier un anniversaire, perdre la fraîcheur de la jeunesse, attendre avec impatience que finisse l’hiver. Ils ne font pas la distinction entre le vieillard et l’adulte, ni entre l’adulte et l’enfant. Souvenirs et oublis, pronostics et prophéties leur sont étrangers. Ils vivent pour vivre et non en pensant, ou en niant tout le temps, lugubrement, qu’ils vont mourir.

 

2

 

Pour les habitants de Tangerine Road, le monde est un tout et il est aberrant de concevoir les choses, comme nous le faisons, en distinguant les couleurs, les points cardinaux, les animaux, les plantes, les dieux, les situations météorologiques, les vertus et les vices des hommes. Les choses constituent des blocs et les blocs constituent un monde compact, où tout est lié, comme par un tendon.

 

Si l’on demande à l’un de ces indigènes de quelle couleur est cet oiseau noir qui est en train de chanter, là, sur cet arbre, en indiquant de l’index un étourneau qui est posé sur les branches d’un chêne, il nous regardera perplexe et, au bout d’un temps de réflexion, il dira, pas très sûr de lui : qua-ta-ha, mot que l’on ne peut pas traduire simplement par noir, mais aussi par chapardeur de cerises, toile laborieusement tissée par les déesses, tourbillon de poussière qui vient de l’ouest, prudence, peut-être, ton père veut te voir avant de mourir.

 

Et si l’on lui demande de quelle couleur est cet autre oiseau noir qui croasse, sur cet autre arbre, là-bas, en montrant un corbeau perché dans les branches d’un autre chêne, il nous dira avec la même incertitude : wa-thi-hou, c’est-à-dire, noir, mais en même temps, méduse à plumes, résine régurgitée par les dieux, vent qui vient du nord, nécromancien, calamité, plus jamais, moi non plus je n’aime pas ça.

 

3

 

Honalala, la divinité vénérée par les natifs de Morgan Cliff, est un dieu plein de bonne volonté, toujours disposé à aider les hommes, mais assez maladroit, à qui il faut faire continuellement des offrandes pour qu’il s’abstienne d’intervenir sur le cours du monde car, dès qu’il entre en action, il faut s’attendre au pire. Les habitants de Morgan Cliff lui demandent que, de grâce, il ne fasse pas pleuvoir (il peut en venir à provoquer des inondations). Qu’il ne fasse pas pousser le maïs (il est capable de faire pousser une forêt dense, peuplée de serpents). Qu’il ne rende pas féconds les époux stériles (les mères peuvent en venir à accoucher de fœtus couverts d’une peau de cactus).

 

4

 

Près de Hat Mountain, on a découvert, il y a peu, un des peuples les plus arriérés, pour ne pas dire le plus arriéré, qui existe actuellement sur notre planète. Isolés du reste de l’humanité par des canyons infranchissables, ils ont conservé, dans un état de pureté exceptionnel, des coutumes qui ont disparu de la face de la terre depuis des milliers d’années. Les natifs de Hat Mountain sont de véritables fossiles vivants de l’enfance de l’homme.

 

Ils ne connaissant ni la propriété privée ni la famille. Ils ne construisent ni maisons ni huttes. Ils ne pratiquent ni la pêche ni la chasse ni la domestication des animaux. Ils ne savent rien de la religion, même dans ses formes les plus rudimentaires, pas plus que de la poterie ou de l’art rupestre. Ils ne savent fabriquer ni arcs ni flèches, ni allumer le feu ou cuire les aliments.

 

Comme au temps de la préhistoire, les natifs de Hat Mountain vivent en bandes, gouvernées par un patriarche tyrannique qui jouit de toutes les femelles et expulse les mâles plus jeunes que lui, dès qu’ils ont atteint l’âge de maturité sexuelle, afin d’éviter toute rivalité ou querelle.

 

En général, la tyrannie du patriarche décline naturellement. Ce monstre implacable qui jouit de toutes les femmes se transforme, au fil du temps, en un vieillard chétif, passablement abîmé par les excès commis pendant sa jeunesse, à tel point que c’est à peine s’il peut encore faire une promenade matinale, avec ses guibolles maigrichonnes et toutes tordues, en s’appuyant sur un bout de bois. (Les natifs de Hat Mountain ignorent ce que c’est qu’une canne ou un bâton, qui correspondent à un état plus avancé de la civilisation, et que dire des béquilles ou de la chaise roulante avec télécommande, inventions que l’on ne trouve que parmi les peuples à l’avant-garde du progrès).

 

Le fait est que les dames de Hat Mountain viennent sans cesse solliciter ses faveurs, en souvenir des prouesses d’antan, louées par des mythes, sagas et commérages. Le vénérable vieillard les supplie de le laisser tranquille. Mais les dames le harcèlent de plus belle avec leurs propositions, caresses et tripotages. Le pauvre homme les repousse, en brandissant un poing fermé, les menaçant avec force véhémence ; effort qui le laisse exténué, des heures durant.

 

Dans l’espoir d’attiser la flamme du désir, les plus jeunes lui servent, une fois par an, des racines aphrodisiaques que le géronte se met à suçoter avec ses gencives édentées. Malheureusement, une fois le banquet terminé, le vieux tombe endormi, au grand dam de toutes ces vierges. Au milieu de la nuit, quand un rêve quelconque le réveille en soubresaut, il consacre une des ultimes étincelles de son énergie libidinale non pas à la fornication ce qui pourrait faire éclater une de ses artères, mais au vice répréhensible qui causa la perte d’Onan.

 

5

 

À Ocotillo Valley, les jeunes filles appellent leur grand-mère kambosa, c’est-à-dire celle qui est assommante, ou pour le dire de façon plus exacte, bien que vulgaire : celle qui me les…, manifestant ainsi avec morgue à la fois une forme d’insolence envers les anciens et un semblant de mouvement de rébellion juvénile, assez peu fréquent, il faut le dire, dans les sociétés primitives.

 

6

 

Après l’arrivée de l’homme blanc, les natifs de Rancho Vistoso ont expulsé les dieux bienveillants de leur panthéon, ne conservant qu’une racaille de divinités maléfiques : dieux de la vengeance et de la guerre, dieux de la colère et de la cruauté. Dans leur religion, tout est rapt, viol, pillage, malédiction, extermination, sacrifice sanglant, fin du monde.

 

7

 

Lorsqu’un étranger arrive dans les alentours de Foothills, les indigènes cessent de faire ce qu’ils étaient en train de faire pour lui souhaiter la bienvenue en le saluant avec une gracieuse révérence. Ils lui demandent d’où il vient, comment est son pays, comment vont les affaires, comment se porte la famille. Ils lui ménagent une place confortable, pour qu’il s’assoie, à l’ombre d’un arbre. Ils lui apportent des mets exquis et des boissons préparées avec soin.

 

Une fois ces agapes terminées, un enfant se présente, portant une feuille de palmier couverte de fourmis rouges, qu’il pose sur le giron de l’étranger. Si l’étranger refuse ce présent en repoussant la feuille ou en se mettant debout, les gens du cru l’invitent à se rasseoir. Tandis que l’étranger proteste, les hommes les plus forts de la tribu lui attachent les membres. S’il offre une résistance, ils le menacent de mort. Il doit laisser faire ; il n’a pas le choix.

 

Tout en formant un cercle autour de l’étranger, les habitants de Foothills observent les fourmis marcher sur sa peau. Quand une fourmi le pique, lui faisant pousser un gémissement, ils crient également aïe !, tout en geignant ta souffrance est notre souffrance. Quand une fourmi tombe par terre, ils la recueillent avec un petit bâton et la reposent sur le bras, la jambe, ou le cou de l’étranger. Pendant que le pauvre homme se tord de douleur, les habitants pleurent amèrement.

 

Au bout d’un moment, un autre enfant se présente avec une branche de cyprès qu’il secoue délicatement sur le corps mal en point de l’étranger, afin de chasser les fourmis. Les mêmes hommes qui l’avaient attaché le détachent. Tandis que les femmes lui tartinent boursouflures et piqûres avec un baume réparateur, le chef suprême lui donne de petites tapes dans le dos, tout en disant, d’une voix brisée par l’émotion : mon frère, ma maison est ta maison, mes enfants sont tes enfants, mon épouse est ton épouse. Les visages des indigènes resplendissent d’allégresse.

 

L’étranger peut désormais être considéré comme un véritable membre de la tribu.

 

8

 

Pour se donner un nom, les habitants de Tonapahwa ont choisi un terme totalement imprononçable : hapolawhajicohalallala. Si ce mot venait à être prononcé (et de grâce, que cela n’arrive jamais !), les pires catastrophes s’abattraient sur eux : déluges, famines, épidémies, tremblements de terre, invasions de sauterelles, mort subite de l’être le plus cher.

 

Il arriva ce qui malheureusement arrive dans ces cas-là : un jour, se présenta un ethnologue qui voulait écrire une monographie sur leurs coutumes et il s’installa, non loin de là, dans sa tente. Tous les matins, il allait leur rendre visite pour les assommer de questions : comment appellent-ils la sœur de leur mère ? Et le père du grand frère de l’épouse de l’oncle de leur mère ? Quels dieux vénèrent-ils ? Ont-ils déjà mangé de la chair humaine ? Ce masque, c’est combien ?

 

Comme c’était à prévoir, à peine eût-il appris que le nom de ce peuple était tabou, il s’acharna à le connaître. Comme les habitants de Tonapah se refusaient à parler du sujet, il déploya tous les stratagèmes possibles pour pénétrer le secret.

 

Il tenta de gagner l’amitié de certains hommes, en leur proposant des cigares et de l’alcool, et comme il n’y parvint pas, il essaya de se rapprocher de certaines femmes, en leur offrant des miroirs et des peignes en écaille, et comme la seule chose qu’il gagna fut de la méfiance, il passa des journées entières à jouer avec les enfants, à leur offrir des bonbons, des casquettes et des battes de baseball, et comme il n’obtint pas la moindre information, il se mit en tête de se faire l’ami intime d’une vieille édentée, accusée de sorcellerie, que personne ne fréquentait et qui refusa catégoriquement de le fréquenter. Passablement irrité, il menaça le chaman de le dénoncer auprès des autorités pour pratique illicite de la médecine. Ce fut pire encore. Fou de rage, il en vint à demander au général Mc Douglas, commandant de Fort Summer, d’envoyer des troupes pour obliger ces sauvages à collaborer à sa recherche, et à lui donner, sans faire tant de mystères, une information qu’il considérait indispensable pour la connaissance de la nature humaine.

 

Les indigènes ne se laissèrent pas intimider par toutes ces manœuvres et résistèrent. L’ethnologue quitta Tonapah, bien décidé à se venger. Pour les nommer dans sa monographie, il les baptisa du nom le plus bref et le plus insipide qui soit venu à son imagination : les indiens X.

 

9

 

Les habitants de Snowflakes adorent un trio de dieux qui ont de graves problèmes thymiques.

 

Kowa créa le monde et une fois son labeur achevé, la vie oisive lui causa tant de mécontentement qu’il finit par se mettre au lit, bien disposé à se laisser mourir. Comme il est immortel, il ne succomba pas, mais il finit par sombrer dans une éternelle mélancolie, de plus en plus profonde, et il perdit du poids d’une façon alarmante, au point de se transformer en un dieu avec la peau sur les os, à peine perceptible.

 

Owi, son épouse, ne connut pas une meilleure fortune. Depuis l’épisode dépressif de Kowa, elle passe son temps à déambuler dans l’infra-monde, s’arrachant les cheveux, se tapant la tête contre les murs, poussant des hauts cris qui font trembler la terre, au point d’ouvrir des failles où s’engouffrent arbres, huttes, hommes, coyotes. Même au bout de plus de dix mille ans, elle n’a pas réussi à faire le deuil de cette perte et à refaire sa vie sentimentale en tombant amoureuse d’un autre dieu.

 

Wistha-hí, divinité hermaphrodite, frère le matin et sœur la nuit de Kowa et d’Owi, a de sérieux problèmes de confiance en soi. Un beau jour, Kowa lui demanda de l’aider à créer le monde en se chargeant de le peupler de plantes et d’animaux. Wistha-hí lui obéit, non sans ferveur et enthousiasme. Mais à peine son œuvre accomplie, il s’en repentit profondément et, depuis, ne cesse de se faire d’amers reproches pour avoir fait exister un monde si défectueux. Il se déteste car il a créé des champignons vénéneux que l’on peut ramasser dans les vallées, pendant la saison des pluies, et qui provoquent la mort de quiconque les ingère, en moins d’une heure. Elle se hait car elle a peuplé le monde d’animaux nuisibles, comme le loup, le scorpion ou l’homme blanc. Il considère qu’un autre dieu, à sa place, eût été beaucoup plus professionnel. Sans doute n’a-t-elle pas tort.

 

10

 

Pendant la Danse des Haricots, qui se pratique à Hasuwawa, deux jours avant l’équinoxe de printemps, les membres du clan de l’Antilope ont coutume de psalmodier, avec force solennité, le chant d’action de grâce pour les premières pousses qui ont germé sous la neige. Au beau milieu de la cérémonie, au moment le plus inattendu, font irruption des personnages bien particuliers, que certains ethnologues ont nommé clowns.

 

Tout comme les clowns, ces personnages s’habillent de façon extravagante. Bien que, à dire vrai, ils ne sont pas habillés, mais nus et même pas nus, mais peinturlurés de rayures blanches et noires. Ce sont de grands farceurs, experts en calembredaines et calembours, parfois du plus mauvais goût. Ils adorent tordre les mots, inverser les sons ou avaler les syllabes, pour les transformer en insultes, obscénités, blasphèmes. Ils possèdent un talent inégalé pour ingurgiter un crapaud sans le mâcher, marcher sur des charbons ardents sans se brûler ou plonger le bras dans une marmite d’eau bouillante tout en se plaignant qu’elle est trop froide.

 

Tandis que le chef du clan de l’Antilope adresse une supplication aux dieux de la pluie, et que les femmes jonchent la place de farine de maïs noir, et que les hommes exécutent une danse dans leur accoutrement, ces sacrés farceurs se vautrent dans la boue, éclaboussant le public, sans la moindre considération, surtout si parmi les spectateurs se trouve une jeune fille ou un jeune homme qui attise leur lascivité. Ils n’hésitent pas à exhiber leurs parties honteuses et, parfois, ils vont jusqu’à se tripoter, uriner, déféquer à la vue de tous, pour lécher ensuite leur propre urine comme des chiens ou ingérer leur propre matière fécale comme s’il s’agissait là d’un met délicieux. Le public rit, mais d’un rire qui confine parfois à la terreur, l’horreur et la répulsion.

 

En réalité, ces êtres, que l’on appelle à tort clowns, sont les intermédiaires entre le monde d’en haut et le monde d’en bas. Ils ne cherchent pas simplement à faire rire, mais à remettre aux hommes les messages des dieux, et à acheminer auprès des dieux les messages des hommes. Pour faciliter cette communication, ils doivent placer le plus haut en bas, et porter le plus bas en haut. Ils transgressent ce qui est strictement interdit. Ils mêlent ce qui est séparé : les larmes et les éclats de rire, l’allégresse et la fièvre panique, les fèces et l’oblation. Ils rappellent aux hommes qu’il existe un ordre surnaturel qui régit l’univers, que l’on ne peut contrôler, et auquel il convient de se soumettre, afin de gagner sa sympathie.

UN TEXTE DE

TRADUCTION DE