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Durant mes études d’arts plastiques, j’ai découvert une performeuse anglaise qui a failli me convertir. Elle était petite et boulotte, avec une énergie de pile électrique, particularité récurrente chez les filles petites et boulottes, ai-je remarqué au fil des années. Rien que son nom me plaisait : Hayley Newman. Newman comme Paul ou Barnett (avec une préférence de ma part pour l’acteur devenu roi de la vinaigrette plutôt pour que le chef de file de la Colorfield Painting), et Hayley comme la comète, à un Y-transformé-en-L près.


Le Centre d’art contemporain de ma ville l’avait invitée pour une exposition
monographique. Beaucoup de photographies de performances, en noir et blanc (ça fait archives historiques) mais aussi en couleurs (c’est plus parlant),
accompagnées de beaucoup de textes explicatifs à lire sur des cartels longs
comme le bras. Et aussi des vidéos diffusées sur de vieux moniteurs cubiques
pesant des tonnes à même le sol ou projetées sur des murs par d’élégants beamers suspendus aux plafonds. À la sortie une pile de photocopies posée sur un socle invitait le spectateur à se servir, au cas où il désirerait en savoir davantage sur la vie, la carrière, les récompenses ou la date de naissance précise de Hayley. Je n’ai pas pris de photocopie. En revanche j’ai acheté un catalogue.


Sur la couverture on voit l’artiste vêtue d’un manteau en léopard, étendue à
plat ventre sur un sol en béton, les bras et les jambes écartés. Un peu façon
Homme de Vitruve, mais de dos, couché et habillé. Et en femme évidemment. En détaillant l’image on aperçoit un serre-tête avec des oreilles de chat sur les cheveux en pagaille de l’artiste. La photo a été prise en plongée pour accentuer l’effet d’écrasement. On dirait un personnage de Tex Avery venant de tomber du haut d’un canyon, lorsque sa silhouette se découpe dans la terre craquelée telle une pièce de puzzle qu’on aurait trop enfoncée. On pense également à une peau de bête étalée en tapis dans le palais d’un maharajah (tigre), ou dans une cabane au Canada (ours), ou dans un intérieur Ikea (vache). En feuilletant le catalogue, on constate qu’on n’était pas très loin : la pièce s’intitule Cat Suicide.


Hayley documente des performances qui n’ont jamais eu lieu et n’existent
qu’en photographie. En cela elle se distingue des pionnières dans son domaine, les Marina Abramović, Valie Export, Gina Pane, Hannah Wilke, Carole Schneeman, Yoko Ono et autres Orlan qui mettaient leur corps réellement à l’épreuve dans les années 60 et 70. Quoiqu’aujourd’hui ces grands-mères de la performance s’y mettent aussi (à produire des images de performances plutôt que des performances). C’est plus lucratif et moins éprouvant. Un photographe de renom, un cadre pittoresque, une armada d’assistants dévoués, quelques accessoires judicieusement choisis et hop le tour est joué. Tout ça finit en tirages grand format contre-collés sur aluminium au-dessus d’élégants canapés conçus par des designers milanais[1].


Dans le catalogue, on découvre les (fausses) performances que Hayley a mises
en scène dans les années 90. Elles sont pour la plupart assez drôles, ce qui n’est pas très fréquent dans ce moyen d’expression où la douleur et la nudité sont encore souvent de mise (les performeurs comme martyrs). On sent que Hayley a bien potassé How to make a Happening de Allan Kaprow. Elle en connaît un rayon et n’a pas peur d’aller au charbon même si ce n’est pas pour de bon. Elle propose (et surtout documente par la photographie) des actions incongrues comme par exemple :

 


– s’assoir à un pupitre et retranscrire de la main droite sur une feuille de papier les sensations éprouvées par la main gauche qui malaxe une grosse motte de beurre (A Translation of the Sensation of the Left Hand into the Right).


– danser avec une mini-jupe composée de micros – faisant furieusement
penser à celle en bananes de Joséphine Baker – et enregistrer le bruit des micros qui cognent les uns contre les autres (Microphone Skirt).


– s’exposer au soleil toute une journée avec une combinaison recouvrant tout
le corps sauf les parties intimes (soit un maillot de bain inversé) puis poser toute nue sur un canapé en exhibant des seins et un pubis écarlates (Meditation on Gender Difference).


– créer une chorale de fumeurs aspirant et expirant la fumée en rythme sous la baguette d’un chef d’orchestre, chaque morceau ayant la durée d’une cigarette (Smoke, Smoke, Smoke).


– préparer une soupe de légumes avec les mains attachées derrière le dos, en
ne se servant que de sa bouche et de ses dents, éventuellement de son nez, que ce soit pour transporter l’eau du robinet dans la casserole, croquer les légumes afin de les réduire en petits morceaux, déposer ces derniers dans la casserole, tourner le bouton du gaz, remuer le tout avec une spatule en bois, enfin servir la soupe avec une louche (Instruction For Making Soup).


Mais ma pièce préférée, c’est celle où l’on voit Hayley couchée sur un fauteuil
médical, la bouche grande ouverte, avec une impressionnante seringue plantée dans les gencives par une main inconnue gantée de latex. La légende au-dessous de la photo explique que son dentiste est en train de lui faire une injection anesthésiante juste avant qu’elle ne donne une conférence sur son travail. La performance s’appelle Lock-jaws Lecture Series. Ce qu’on pourrait traduire par Séries de conférences avec dents verrouillées.

 


*

 


Je ne sais pas ce qu’est devenue Hayley Newman après les années 90. Si elle a disparu de la circulation ou si elle continue dans la même veine artistique. Je pense à elle chaque année en me rendant chez mon dentiste. Lorsque j’en ressors avec une mâchoire paralysée, ce qui est tout de même assez fréquent (enfant je n’ai pas eu droit au fluor dans le sel de table, mon taux de caries est de ce fait très élevé), je ne manque pas, à peine la porte du cabinet refermée, de lire à plus ou moins haute voix, selon qu’il y a du monde ou pas autour de moi, tous les textes qui apparaissent alors dans mon champ de vision. Dire OTICH ASCHENCHEUR, PHARMACHIE DE CHERVICHE ou encore DEFENCHE DE CHTACHIONNER, en produisant un filet de bave par la même occasion, est une expérience qui m’enchante tout en me confortant dans l’idée que j’ai bien fait de ne pas essayer de me lancer dans la performance.

[1] La plus active en ce domaine étant Marina Abramović. Aujourd’hui il est possible d’acquérir toutes sortes de photographies montrant l’artiste serbe dans des poses singulières, en lien ou non avec ses performances. Quelques exemples parmi d’autres : Marina soulevant un agneau au-dessus de sa tête. Marina priant devant un âne. Marina saisissant des cornes de chèvre ensanglantées. Marina tenant un tas de fagots à bout de bras. Marina les yeux fermés avec un scorpion posé sur son visage. Marina avec un aigle accroché à ses cheveux. Marina avec un serpent enroulé autour de son cou. Marina tenant un verre d’eau. Marina nettoyant un os avec une brosse à dent. Marina portant un squelette sur son dos. Marina portant un pull rouge et une tresse sur le côté droit. Marina portant un pull blanc et une tresse sur le côté gauche. Marina avec une paire de tongs sur lesquelles sont écrits FUCK (pied gauche) et NEGATIVITY (pied droit).

UN TEXTE DE