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Face à un récit historique, deux approches possibles : la première mène à Flaubert, qui accumule les lectures pour décrire l'oreille d'un éléphant dans Salammbô. Chaque livre est une encyclopédie. L'écrivain se définit comme quelqu'un ayant tant lu qu'il parvient à justifier le détail le plus dérisoire. Bibliographie, rigueur de l'enquête, somme de détails : le rapport à l'histoire est boulimique, et passe par le microscope. Ici l'écrivain se confond avec le sociologue et l'archiviste. C'est la tradition de Flaubert. L'autre voie consiste à nier le passé, et à rejeter toute archéologie qui ne serait pas fondée sur les pouvoirs arbitraires de l'imagination. C'est l'école de Juan José Saer qui, partant d'un noyau minimal de réel, écrit El Entenado[1] et s'abandonne à une bibliothèque intérieure, imaginaire et subjective. Saer ne peut pas lutter contre Flaubert. L'un manque d'imitateurs, l'autre fonde une tradition, et bien plus que cela : une manière de lire, une ligne éditoriale qui traverse les âges jusqu'à devenir paradigme.

 

La Disparition de Josef Mengele s'inscrit dans une vaste littérature sur la Seconde Guerre mondiale. Un corpus de livres dont l'axiome pourrait se résumer à comprendre ce qu'il s'est passé, et à donner à la barbarie une place dans le langage. Olivier Guez nous fait prendre conscience de la continuité du monde nazi dans le Cône Sud[2]. Il éclaire ce que fut l'itinéraire de Mengele à travers l'Argentine de Perón, le Paraguay de Stroessner, et le Brésil du régime militaire où le sinistre docteur se réfugia pendant presque vingt ans ; il reconstitue chacun de ses pas, depuis l'arrivée à Buenos Aires, après trois semaines de traversée à bord du North King, jusqu'à son inhumation, sous une fausse identité, dans la ville de Embu. Une telle entreprise court le risque de se transformer en simple accumulation d'informations, déjà éparpillées sur internet. Mais il s'agit de comprendre. Le romancier devient conscience morale de l'histoire. Il dévoile combien les Nazis avaient le bras long, expliquant comment Mengele a pu échapper à la justice pendant des années, mettant en lumière les engrenages qui lui ont permis de mener cette vie de fugitif, tantôt avec succès, tantôt aux abois. Ce type de livres a davantage vocation à dire la vérité plutôt qu'œuvrer à la vraisemblance. Il s'agit d'une littérature qui, dès la première ligne, subjugue. Impossible de lire Si c'est un homme, de Primo Levi, et Mélodies d'Auschwitz, de Simon Laks, sans éprouver l'effroi du réel.

 

Or, le réel est obsessionnel. À deux occasions, comme pour dessiner l'oreille de l'éléphant, surgit la figure de Borges. L'exotisme comme garantie de véracité : " Renvoyé de son poste à la bibliothèque municipale de Buenos Aires, Jorge Luis Borges est promu à l'inspection nationale des volailles et des lapins. " Quelques pages plus loin, après la chute de Perón et la disparition de la momie d'Evita, et tandis que la cavale de Mengele continue, " Borges est nommé directeur de la Bibliothèque nationale et professeur à la faculté de Lettres ". Au gré des avatars de la politique, Borges se voit réduit à deux anecdotes : la première est une plaisanterie qui fut prise au pied de la lettre et devait justifier sa réticence vis-à-vis du péronisme. La deuxième est un fait avéré, qui symbolise ce moment où l'homme devient barde officiel de l'Argentine. Autant de détails qui révèlent l'obsession du narrateur pour le microscopique.

 

Olivier Guez, cependant, lutte contre une image stéréotypée et exotique du Cône Sud. Une lutte, un bref espace, où Guez effleure les eaux troubles de la poésie et du roman : il ne suit plus la leçon de Flaubert, mais l'exemple ardu de Saer. Je parle de ces interstices où la profusion d'informations, face à la force du vers, doit s'ajuster. Car il s'agit bien de vers libres, de synthèse, d'une forme agile et rapide. S'il y a rhétorique dans La Disparition de Josef Mengele, sa figure principale est la litote : dire le plus avec le moins de mots, utiliser la suggestion quand tout semble dit. Et c'est là que le livre devient politique. En reconstituant la fuite du médecin qui expérimentait à vif pour découvrir les mécanisme de la gémellité, Guez creuse le présent : " Toutes les deux ou trois générations, lorsque la mémoire s'étiole et que les derniers témoins des massacres précédents disparaissent, la raison s'éclipse et les hommes reviennent propager le mal. " La mémoire comme arme face à l'absurde. La littérature comme arrière-plan éthique de l'Histoire. 

 

Guez avait déjà exploré la continuité du nazisme, en tant que scénariste : Fritz Bauer, un héros allemand, un film sur le procureur qui rendit possible la capture d'Adolf Eichmann, était le premier chapitre d'un roman qui se termine comme le font les thèses, sur une bibliographie éclectique : Dante, Hannah Arendt, Conrad, Tomas Eloy Martinez, Graham Greene, Kafka, Alan Pauls, Rodolfo Walsh... Montrer la démesure de l'enquête est une preuve supplémentaire du caractère diffus des genres. Le roman revient alors à une littérature d'avant Flaubert, cette longue période au cours de laquelle science, art et philosophie s'unissaient au sein d'un même maillage textuel. Dans La Disparition de Josef Mengele, la science est l'essai biographique, l'art devient l'une des formes du roman policier, et la philosophie se fait conjecture sur la persistance du mal.

 

Il faudrait relever encore une dernière chose. Il ne s'agit pas seulement d'un roman qui s'inscrirait dans la vaste littérature sur la Seconde Guerre mondiale, avec ses personnages monstrueux, sa vocation à la vérité documentaire, avec ce pouvoir hypnotique qui pousse le lecteur à s'indigner face à l'Histoire. Guez explore les recoins du nazisme et écrit dans le même temps un roman sur l'Amérique latine. C'est là sa principale innovation.

 

Critique du livre La Disparition de Josef Mengele, Olivier Guez, Grasset, 2017.

 

1] Roman de 1983, traduit en français par Laure Bataillon en 1987 : L'ancêtre, éd. Flammarion. Cette traduction lui valut le prix 1988 de la meilleure traduction, décerné par la Maison des Écrivains et des Traducteurs (n.d.t).

[2] Zone géographique d'Amérique Latine couvrant l'Uruguay, l'Argentine et le Chili, ainsi que certaines régions du Brésil et du Paraguay (n.d.t).

UNE CRITIQUE DE

UNE TRADUCTION DE