FRACAS (2).gif
  • Facebook
  • Twitter

Étant donné que tu as une formation universitaire assez riche et pluridisciplinaire, pourquoi et à quel moment as-tu décidé de faire un Master de traduction littéraire ?

J’ai commencé à traduire en contrepartie de l’aide que je recevais pour mes travaux écrits. Quand je suis arrivée en France, à la fac de philosophie, je parlais déjà plus ou moins français mais je n’étais jamais passée à l’écrit, et j’avais besoin qu’un natif corrige mes travaux à l’université. Celui qui a partagé ma vie pendant de nombreuses années les a corrigés, et plus tard, quand il a commencé à publier ses articles d’histoire en espagnol dans des revues latino-américaines, ça a été mon tour. Mais je me suis tout de suite rendu compte que je n’aimais pas ce travail de correction, et à un moment donné, je lui ai dit : « Écris plutôt en français, et moi je traduirai ». C’est là que tout a commencé. J’ai aussi participé au sous-titrage collectif d’un documentaire, et j’ai adoré cette expérience. Comme j’avais déjà fait de l’analyse filmique, cela m’a donné envie de faire du sous-titrage, mais surtout de commencer à traduire des récits.

Je savais que je n’avais pas les outils nécessaires pour me mettre à la traduction littéraire. Un texte littéraire, ça n’avait rien à voir avec ce que j’avais traduit jusque-là. Alors que dans la traduction d’articles de sciences sociales, j’étais face à un texte où l’auteur évitait toute ambiguïté, avec une terminologie plus ou moins établie et une structure très rigide, dans le sous-titrage, je devais communiquer une intention de façon synthétique, et l’adapter à la cadence de l’image. Je ne me sentais évidemment pas prête à affronter un texte littéraire, où il n’y a rien de plus que le texte, qui peut être structuré de n’importe quelle manière, et où peuvent cohabiter des registres de langue complètement différents. Je crois que la traduction littéraire ne peut pas s’improviser. Peut-être qu’un écrivain, ou quelqu’un qui a déjà fait de l’analyse de textes littéraires serait capable de commencer à traduire sans formation spécifique. Dans mon cas, ce n’était pas possible. J’avais le niveau de français, mais je ne savais pas comment aborder le texte. Aujourd’hui, je réalise que j’ai bien fait, car lorsqu’on traduit, les possibilités sont presque infinies.

J’ai aussi eu un peu peur de perdre peu à peu de la fluidité en espagnol. Après toutes ces années passées en France, je me suis rendu compte que j’intégrais de plus en plus d’emprunts au français. D’une certaine manière, j’ai voulu retrouver la maîtrise de ma langue et en profiter pour relier mes deux mondes, rencontrer quelques-unes de mes expériences dans d’autres histoires, et les faire voyager dans une autre sphère linguistique.

 

Tu as été l’une des premières à rejoindre l’équipe de traducteurs de la revue Pain au chocolat (Vozed), pour traduire des auteurs comme Élodie Petit, Camille Cornu ou Marius Loris. Que peux-tu nous dire de cette expérience ?

Ça me fait plaisir de savoir qu’il y a toute une équipe au diapason des deux côtés de la planète. C’est très important qu’il existe des plateformes d’échanges entre des auteurs contemporains et des traducteurs. D’un côté, les lecteurs sont conscients qu’il s’agit d’une traduction, et de l’autre, les auteurs voient voyager leurs histoires dans une autre langue, ce qui leur permet d’apprécier le processus d’écriture du traducteur.

De plus, j’adore travailler avec des formats aussi différents. Les traductions que j’ai faites pour Pain au chocolat (Vozed) étaient très variées : poésie, vidéo et récits. De fait, Les cafards dansent autour des poubelles d’Élodie Petit [trad. Las cucarachas bailan alrededor de la basura] a été ma première traduction de poésie. J’éprouvais une certaine crainte à traduire ce genre, mais je me suis laissée guider par la crudité lascive de l’argument, et j’ai été plutôt satisfaite du résultat. Se calmer, la vidéo-performance de Marius Loris [trad. Calmarse], m’a donné l’occasion de refaire du sous-titrage en m’adaptant à son rythme frénétique, et Sur fond bleu [trad. Con fondo azul] de Camille Cornu m’a beaucoup frappée : il m’a interpelée à un moment où je commençais à penser à changer mes « Manières d’habiter » [titre de Pain au chocolat 03, Maneras de habitar] .

Je suis ravie. Depuis le début, je me sens très libre dans mes traductions, je ne me suis heurtée à aucune limite, au contraire, j’ai reçu beaucoup de commentaires constructifs. Parfois, on est tellement plongé dans le texte qu’on ne peut pas avoir la distance suffisante pour corriger tel ou tel détail, et c’est là que les commentaires d’un autre traducteur viennent enrichir la réflexion.

 

Lorsqu’ils traduisent, il semble que tous les traducteurs d’Amérique latine, comme nous, doivent choisir entre cet espagnol standard, plus connu sous le nom          d’ « espagnol neutre », et un espagnol qui nous est propre, celui que nous parlons depuis l’enfance dans nos différents pays d’origine. Au vu de ton expérience de traductrice, qu’est-ce que tu penses de tout cela ?

C’est un sujet extrêmement important ! Personnellement, je passe mon temps à faire des arbitrages et à compenser des idiomatismes avec un lexique plus répandu. J’intègre bien sûr des mexicanismes, certaines fois consciemment, d’autres non, parce que la langue est comme une seconde nature, et qu’elle prend forme intuitivement. Les mots « nous viennent » de la façon qui nous est familière, et on ne peut pas inventer des emplois de la langue qu’on ne connaît pas, ou qu’on ne sent pas. Le traducteur, comme tout locuteur, a une histoire, et il habite les mots en fonction de son usage de la langue. Bien entendu, le problème est de se faire comprendre d’un public qui n’emploie pas les mêmes idiomes. Si je traduisais pour un public exclusivement mexicain, je procèderais sans doute autrement.

D’un autre côté, je suis sûre que la langue est quelque chose de vivant et de malléable. On peut adopter, volontairement ou non, des idiomes qui viennent d’ailleurs. En ce qui me concerne, après avoir côtoyé des hispanophones de différentes origines, il m’est tout à fait naturel d’utiliser une locution d’un autre pays qui me semble aller mieux, être plus expressive dans un contexte donné. Tout dépend du texte. Parfois, j’opte pour quelque chose d’immédiatement compréhensible pour que la lecture soit plus fluide. J’avoue que je me suis prise plus d’une fois en flagrant délit d’auto-censure, à me dire : « Tu as déjà mis beaucoup de mexicanismes », et je finissais par en enlever la moitié. C’est que j’ai encore peur de perdre un lecteur qui buterait sans arrêt sur des mots qu’il ne comprend pas. Ce qui est certain, c’est que je n’ai encore jamais fait de traduction ouvertement mexicaine. Mais j’ai très envie d’en faire une, et dès que le texte opportun se présentera, je la ferai. Après tout, un auteur écrit bien depuis sa langue dialectale, alors pourquoi pas un traducteur ? Il est vrai qu’en affirmant ainsi son identité linguistique, le traducteur ne serait plus limpide, du moins en dehors de son pays. Il faut aussi arrêter de sous-estimer la capacité d’adaptation des lecteurs : s’ils sont là, c’est pour découvrir et apprendre, et cela intéresserait beaucoup d’entre eux d’ouvrir leur horizon dialectal.

Cependant, je ne dis pas que je n’éprouve pas une certaine réticence à « faire parler » un personnage français comme un Mexicain. Ça aussi, c’est le cœur du problème, forcer inconsciemment le contexte francophone à entrer dans l’espace mexicain au moyen de tout cet imaginaire linguistico-culturel. C’est comme si on absorbait l’identité du personnage. Mais la barrière est purement psychologique, parce que cela reviendrait au même de le situer au Nicaragua, en Espagne ou au Paraguay. En fin de compte, on finit toujours par se heurter de plein fouet au caractère intraduisible de la culture… Mais « l’espagnol neutre » n’est pas une option, et ce pour de nombreuses raisons. L’une d’elles est que derrière cette neutralité, il y a une certaine conception de ce qu’il faut dire ou écrire. Et cela ne fonctionne pas pour le registre familier, tout simplement parce que la langue familière est celle qui possède la plus grande diversité dialectale. De plus, si on retire tous les termes non consensuels, on perd toute substance expressive, et en traduction littéraire, on a besoin d’avoir suffisamment de matière pour rendre compte de tous les registres de langue auxquels on a affaire.

 

Dans un article de 2012, Contre l’espagnol neutre, publié par la revue de traduction El Trujamán, Martín Schifino suggère que « l’espagnol neutre » est avant tout une invention des maisons d’édition espagnoles – en grande majorité – pour augmenter leurs bénéfices, et pouvoir ainsi pénétrer sur des marchés extérieurs à l’Espagne. Que peux-tu nous dire à ce sujet ?

C’est vrai que les maisons d’édition espagnoles contrôlent encore la majeure partie du marché de l’édition latino-américain, et que beaucoup de lecteurs préfèrent lire dans leur langue dialectale, ou dans une langue qui n’en est pas trop éloignée. (Je me souviens, il y a des années, d’un lecteur qui achetait de vieux livres et se plaignait qu’il en avait « assez de ce castillan qu’on avait mis dans le livre ».) À vrai dire, je ne sais pas dans quelle mesure les maisons d’édition espagnoles ont participé à l’invention de « l’espagnol neutre », mais elles ont sûrement grandement contribué à augmenter la consommation de livres en Amérique latine sans qu’il soit nécessaire d’affecter de gros budgets à la traduction. J’ai l’impression qu’on retrouve cet espagnol lisse dans divers médias. Il suffit d’écouter une seconde les horribles intonations des doublages de la production audiovisuelle de masse des États-Unis pour mesurer jusqu’où peut aller le rouleau compresseur commercial. Il y a toute la monotonie de l’univers dans ces voix semblables à des automates, elles semblent tout droit sorties de quelque triste monde parallèle où l’on aurait passé tous les accents au mixeur.

Il est évident que le marché de l’édition et les médias en général étaient conscients que le public assimilait moins naturellement des traductions qui sonnaient trop espagnoles, et des doublages trop mexicains. Ils ont essayé d’homogénéiser dans une perspective d’expansion commerciale. En fin de compte, ce sont deux visages d’une même réalité : beaucoup de maisons d’éditions font partie de conglomérats médiatiques. Cette stratégie commerciale n’agit-elle pas aussi sur le plan psychologique, en brouillant la source du message ?

 

Dans un entretien avec Laurent Bouisset, il a été question de la supposée revalorisation du rôle du traducteur littéraire aujourd’hui, du fait que certaines maisons d’édition, indépendantes pour la plupart, ont essayé de donner plus de visibilité au traducteur – par exemple, en mettant son nom sur la couverture du livre, à côté de celui de l’auteur. Quelle est ton opinion à ce propos ?

Je crois qu’il faut que le nom du traducteur apparaisse sur la couverture, tout simplement parce que la traduction suppose une réécriture totale du livre. Plus je traduis, plus je trouve que c’est mensonger de présenter un texte sans mentionner son traducteur, qui est celui qui a écrit chaque mot figurant dans le texte, en les choisissant parmi de nombreuses possibilités. Le traducteur donne toujours une autre dimension au livre. Un texte traduit est, en fin de compte, une interprétation du texte ; il y a tant de possibilités dans la traduction que d’une traduction à l’autre, on peut aboutir à un résultat diamétralement opposé.

 

Pour finir, une traduction à nous conseiller ?

J’aimerais qu’on traduise plus de littérature francophone extra-européenne. En ce qui concerne la littérature franco-antillaise, elle est très peu traduite, et les traductions existantes ne sont pas rééditées. Il est impossible de trouver une édition de Texaco, de Patrick Chamoiseau, et il y a très peu d’exemplaires de la traduction de Ravines du devant-jour, le recueil de nouvelles de Raphaël Confiant, par le cubain Max Figueroa [trad. Barrancos del alba]. Analyser les traductions de la littérature de la « créolité » est très intéressant, parce que ces auteurs essaient de déconstruire la langue française pour lui permettre d’accueillir des structures du créole antillais. Il y a tout un monde à découvrir dans la littérature martiniquaise ou guadeloupéenne, un monde qui de plus, participe d’une histoire latino-américaine qui nous est commune. D’une manière générale, il y a beaucoup à explorer dans la littérature francophone. Il existe des traductions plus ou moins récentes des romans de l’ivoirien Ahmadou Kourouma et de l’écrivain congolais Alain Mabanckou.

UN ENTRETIEN AVEC

PAR

TRADUCTION DE