lionel-ruffel_bannière-4.jpg
FRACAS (2).gif
  • Facebook
  • Twitter

L’année dernière, j’écrivais un livre qui me préoccupait d’autant plus que je ne savais pas où il allait, ni où il me menait. Il traçait des lignes narratives dans l’histoire des narrations, mais ces lignes n’avaient trouvé ni forme ni titre. Puis un jour, ce fut évident, la forme et le titre s’étaient imposés. On ne sait jamais bien comment une cristallisation opère, comment une forme surgit d’un enchevêtrement de lignes. Le hasard et l’inattendu jouent la plupart du temps un rôle décisif. Pour que les lignes s’enchevêtrent dans l’œuvre à venir de Jean-Christophe Norman, il aura fallu recevoir une photographie d’une amie marchant en kimono dans les rues de Tokyo. S’agissant de mon livre, il aura fallu un dimanche en famille. Nous étions allés voir une exposition au Mac Val, celle de Kader Attia en l’occurrence. Une fois l’exposition achevée, nous déambulions dans les autres espaces du musée, moins attentifs, presque distraits mais néanmoins ouverts à ce qui allait se présenter. Et ce qui se présenta dépassa alors toutes les attentes que nous n’avions même pas : un gigantesque mur recouvert de lignes manuscrites. Dans ma tête, mais aussi dans celle des personnes qui m’accompagnaient, je pouvais le sentir, les images se télescopaient : je voyais une grotte, des inscriptions pariétales, je voyais le code de Hammurabi, je voyais l’histoire du livre dans sa version manuscrite, je voyais des gestes et des rituels. Je voyais l’histoire entière de l’écriture. Je dois préciser qu’à ce moment-là, je me passionnais pour quelques livres, au premier rang desquels Une brève histoire des lignes de Tim Ingold, Les Gestes de Vilém Flusser, La Raison graphique de Jack Goody et L’Invention de la littérature de Florence Dupont, qui forment une bibliothèque portative interrogeant des naissances : celles de l’écriture, de la fiction, de la narration et leurs relations avec ce qui nous constitue bien au-delà des objets et des supports qui les encodent. Et pourtant, me retournant, un de ces objets était disposé, et c’est sûrement le plus iconique de tous, mais jamais je ne le vis aussi clairement. Il s’agissait d’un livre bien sûr, qui dialoguait avec la fresque. Ici, il était ouvert, noirci, et cette couleur disait tellement de choses : l’accumulation, le recouvrement, le feu. J’étais alors obsédé par ces livres qui n’en sont pas, Les Mille et Une Nuits ou L’Odyssée par exemple, par le recouvrement des histoires qui ne cessent de muter, et par une inquiétude, celle du feu que je voyais partout, parce qu’il me semblait inextricablement lié à notre forme-de-vie. Cet objet disait tout cela, et en plus il s’appelait Ulysse.

Que fait-on de cela ? Que fait-on lorsqu’on voit toutes ses obsessions cristallisées, parfaitement mises en forme et exposées ? Rien, c’est trop fort, c’est trop évident. On sait que ça travaillera, on attend que ça travaille. Et pendant ce temps l’ordinaire des jours reprend. Il consistait essentiellement en la collecte de textes pour un numéro de revue consacrée à ce que nous nommons, avec Olivia Rosenthal, la littérature exposée. J’aurais sûrement dû reconnaître que je n’avais jamais vu expérience de littérature exposée plus impressionnante que lors de ma visite de l’exposition de Jean-Christophe Norman. Mais une fois encore, c’était trop fort, trop évident. Il aura fallu que, quelques semaines plus tard, je reçoive la proposition de contribuer au catalogue que vous lisez pour que je me confronte à cette inquiétante familiarité.

 

J’ai appris ces dernières semaines à mieux connaître l’artiste et son œuvre. Et ex post, l’inquiétante familiarité s’est renforcée. Dans la fiction qui se mettait en place pour mon livre, le narrateur décrypte les signes inscrits sur les murs d’une grotte et se propose de préserver et de transmettre la mémoire de cette constellation de pratiques, de formes, d’usages et d’objets que nous avons fini par appeler littérature. Mais tout part de cette image : de murs recouverts d’écriture. Je suis presque certain désormais que c’est le scénario que j’ai vu dans l’exposition de Jean-Christophe Norman au Mac Val : un scénario anthropologique sur l’histoire de l’humanité littéraire, cette humanité qui trace des lignes et forme des nœuds, alors qu’elle se confronte à sa possible extinction.

Qu’est-ce qui la constitue ? Probablement et tout simplement un ensemble de gestes et un souffle. Les hommes tracent des lignes, c’est entendu, et ce que ces lignes ont produit dans notre histoire, particulièrement lorsqu’elles ont été encodées dans un objet – le livre – et une pratique – l’écrit –, c’est une immense accélération, une propulsion, une incandescence : le feu partout. Au Mac Val, la confrontation de ce livre, Ulysse, aussi noir que s’il avait été brûlé, mais brûlé par de l’encre et du graphite – et c’est d’ailleurs effrayant de savoir que le graphite équipe nos crayons comme nos réacteurs nucléaires –, donc la confrontation de cet objet et du mur de lignes dit à la fois le problème et la solution, le remède et le poison. Derrida nomma cela d’après Platon : c’est un pharmakôn. Par les lignes on brûle et par les lignes on se sauve. Si vous n’avez pas eu la chance de voir ces œuvres, deux vidéos vous passionneront certainement. Elles sont plutôt rares puisque Jean-Christophe Norman ne documente pas systématiquement ses « performances » et, notamment, Ulysses, a long way, qui consiste à tracer l’Ulysse de Joyce au cœur même des villes. Certains disent que le développement de l’écriture est contemporain et concomitant de celui des civilisations urbaines : connectant flux et données, les capturant dans un code, elle permettait que les villes s’accroissent. D’autres rapportent que la naissance de l’écriture avait aussi une autre fonction, liée à la transcription de rituels magiques ou chamaniques. Écrire Ulysse dans la ville c’est ouvrir ce combat de l’écriture contre l’écriture. Si Jean-Christophe Norman a travaillé dans des métropoles survoltées, des empires de production hystérique de signes, au premier rang desquelles Phnom Penh, la seule performance que l’on trouve en vidéo se déroule dans une des villes les plus paisibles au monde : Bâle. Pour qui connaît un peu la Suisse, il est bien difficile de rencontrer circulation plus douce et plus harmonieuse. Il faudrait déployer des trésors de mauvaise volonté pour percuter un autre corps ou une poussette. Et pourtant ça marche aussi à Bâle. Lorsqu’il commence à tracer sa ligne sur le sol, composée en l’occurrence de la dernière phrase de chacun des livres que comptait la bibliothèque de Friedrich Dürrenmatt, Jean-Christophe Norman n’interrompt pas le flux de la circulation mais le détourne, le suspend, le perturbe et surtout nous le fait voir, nous le rend sensible.

L’écriture a beau permettre une accélération, elle est parfois et presque par nature ralentissement. Car c’est vrai que ça va toujours plus vite dans nos têtes que sur nos feuilles ou nos écrans, et l’on pense mille fois plus vite qu’on n’arrive à transcrire. Écrire c’est sélectionner et découper, ça ralentit nos moteurs en surchauffe. Voilà ce que je vois dans cette performance et qui me fascine. L’œuvre archéologique et anthropologique de Jean-Christophe Norman, parce qu’elle rejoue notre histoire, redonne un espoir, si précaire soit-il. C’est encore par l’écriture, et c’est peut-être uniquement par elle, qu’on peut défaire l’écriture. Mais il faut qu’elle réengage le corps, il faut qu’elle l’altère, il y a quand même un prix à payer à ressentir sa puissance. Et c’est de ne plus le payer, ou de ne plus le ressentir que l’humanité littéraire court à sa perte. Le prix à payer est athlétique, la conquête est celle d’un souffle. Car respirer on le sait, c’est brûler. Je ressens cela de cette œuvre qui est si simple : respirer c’est aussi brûler.

 

Plus tard j’ai appris ce qui motiva la décision artistique de Jean-Christophe Norman, la plus décisive des décisions justement, puisque ce fut celle de devenir artiste. Un homme trompant la mort en enchaînant des sommets tombe gravement malade. Il ne peut plus respirer. Reconquérir un souffle l’occupe deux ans, plus rien ne sera comme avant : il devient artiste. Maintenir le souffle de la vie est le cœur de son œuvre, qui n’est pas autobiographique, sauf à considérer que c’est une autobiographie collective, celle de l’humanité depuis qu’elle est littéraire, depuis qu’elle a confié à l’écriture sa destinée. Coutumiers des hits, des sommets, de l’adrénaline ou de la drogue, de la circulation et de la connexion entre points distants, ces moments où plus que jamais on se sent vivants parce qu’on trompe-la-mort, Jean-Christophe Norman a conquis un souffle, beaucoup plus lent, beaucoup plus économe, qui maintient en vie. C’est notre histoire qu’il travaille et écrit. C’est aussi cette histoire, je ne m’en aperçois que maintenant, qui a donné forme et titre à mon livre. Il s’appelle Trompe-la-mort et l’on y visite une grotte, comme un musée de l’humanité littéraire.

UN ESSAI DE