UN ESSAI DE 

Traduction de 

Quand les poètes deviennent trop visibles, et ça arrive, la poésie a tendance à disparaître. Ils augmentent le volume des pages pensées, pas pour donner à voir, mais pour se faire remarquer. Ils ont alors l’habitude de se soucier davantage de leur notoriété et de leur reconnaissance, que de la fidélité à leurs besoins expressifs. Le marché et les politiques culturelles exigent prix et hommages, presse et vie publique de ceux qui cherchent des modes de survie économique et intellectuelle. En Espagne et en Amérique latine il existe des Prix dotés de beaucoup d´argent. Au Mexique et au Venezuela, par exemple, deux pays ébranlés par des conflits sociaux et la violence, par les inégalités, il y a, pour les poètes, des récompenses allant au-delà de cent mille dollars. La communauté des écrivains se bouscule, non seulement pour gagner cet argent, mais aussi pour profiter du prestige et de la promotion qu’entraînent ces concours. Il en va de même avec les bourses qu’octroient les gouvernements, comme le fait le mexicain qui pose comme conditions non le parcours littéraire, la qualité de l’œuvre ou la loyauté envers l’office d’écrire, mais les prix et la visibilité de la personne du poète. Un véritable cercle vicieux, très sélectif de surcroît, destiné moins à qui a vraiment besoin de tels appuis qu’à ceux qui sont devenus visibles, souvent à travers leurs bons offices extralittéraires. Ils sont légion les professionnels des prix.

Cela devient le plus dommageable quand ne peut plus être occultée la standardisation esthétique, forgée pour triompher et être acceptée. Quand les livres sont faits sur mesure pour les concours, le marché et les chapelles littéraires, pas pour être lus mais pour être vus. Les groupes dominants imposent ainsi un goût standard pour la lecture du poème, restreignant non seulement la visibilité d’autres discours non-conformes et rebelles, mais également la liberté de création, favorisant l’autocensure et l’autocontrôle. On écrirait alors pour être accepté, abandonnant l’espace consacré au mystère. Celui-là où a lieu l’expérience la plus intime dont parle Marcel Proust dans son texte, Sur la lecture (préface qu’il écrivit en 1905 pour sa traduction de Sésame et les Lys de John Ruskin), c’est-à-dire l’expérience initiatique, celle qui, à l’aide de clés magiques, ouvre, au fond de nous-mêmes, les portes, nous faisant entrer dans des régions que jamais nous n’aurions foulées sans son intervention. Des portes donnant sur la métamorphose, la conscience du temps. Cette lecture qui nous met devant le spectacle visuel et tangible du vécu profond, imaginatif, authentique de son auteur. Octavio Paz ne dit pas autre chose dans son essai Le langage de López Velarde: « Le mot, quand c’est de la création, déshabille. La vertu première de la poésie, tant pour le poète que pour le lecteur, consiste à révéler l’être lui-même. La conscience des mots mène à la conscience de soi-même : à se connaître, à se reconnaître. Et cette langue même, qui est sa seule conscience, pousse le poète fatalement à devenir la conscience de son peuple. » Mort à 33 ans, López Velarde laisse ce legs, avec Juan José Tablada, à la poésie mexicaine contemporaine, quand, comme le souligne Paz, la poésie devient un « système critique de soi-même ».

Le poète aura une visibilité plus grande à mesure que son œuvre acquiert un rang universel, quand elle réussit à communiquer son fond et sa forme à des lecteurs nouveaux et différents, sans se soucier si elle le fait plutôt par son expression (langage) ou par le contenu et la transparence de sa forme (langue). Le discours de Juan Rulfo, par exemple, devient universel parce qu’il est capable de le doter d’une capacité visuelle, qualité qui peut être transportée vers n’importe quelle langue, parce que sa poétique récupère le sentiment de la parole paysanne et l’élève au rang de la poésie, où l’image, l’imagination, concentre le pouvoir de tous les sens. Mais curieusement il y a toujours un halo fantomatique dans la plupart de ses récits. Il nous permet de voir avec clarté ce que nous ne pouvons pas voir, ce qui ne se voit pas. Rulfo, lui même, est un mystère.

À notre époque qui regorge d’images et où ce qui ne se voit pas n´existe pas, Italo Calvino, dans Le Chevalier inexistant et dans son essai Six propositions pour le prochain millénaire, aborde avec lucidité le sujet. Calvino part de l’apparition des images que le ciel envoie à Dante comme autant de signes divins : l’imagination qui nous arrache du monde extérieur et nous installe dans le plus intime de l´être. Là, la parole acquiert une capacité iconique et l’écriture accorde, à l’expression visuelle, son imaginaire, et inversement, le visuel confère à la parole, cette capacité imaginative. Dans son traité sur la peinture, Léonard de Vinci dit : « La peinture est une poésie qui se voit au lieu d’être sentie, et la poésie est une peinture qui se sent au lieu d’être vue. » L’invisibilité, en revanche, est le chantier essentiel de l’art et de la poésie. Tout ce que les autres ne voient pas, l´artiste et le poète le révèlent, ce Chevalier inexistant qui n’existe que grâce à l´armure de son don, de ses vertus, de son originalité. Derrière le poète il peut y avoir un mauvais citoyen, un névrotique insupportable, un fasciste, un traître, un ennui mortel. Mais il y aura toujours l’armure de son œuvre poétique qui le rendra désirable.

Arthur Rimbaud a acquis de la visibilité quand il est devenu inexistant pour se transformer en pèlerin ou aventurier. L’œuvre a permis au poète de surgir à mesure qu’elle se libérait de son auteur pour devenir un artéfact animé dialoguant avec les lecteurs. Rimbaud, le personnage, intéresse et survit grâce à son œuvre. Le poète, le vrai poète, se livre à son exercice créateur et à son office couvert d’un voile d’invisibilité, mais il est vrai aussi que les circonstances peuvent le transformer en protagoniste de son histoire, le rendant incommode et même dangereux dans les systèmes totalitaires. Ce n’est pas le poète, mais son œuvre, qui met en évidence une réalité qu’on voudrait occulter. Le poète est seulement visible dans son cadre de liberté créative, dans cette voix qui dialogue, sans pitié, avec l’autre. Cette liberté qui peut aller jusqu’à lui coûter la marginalisation, l’échec, l´exil, la vie.