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La balle lui a traversé le front sans bruit, immédiate, invisible, avec la rapidité d'un éclair. Moins d'une seconde après, tandis qu'un cercle noir commençait à se former entre ses yeux, on a entendu un son, l'écho assourdissant du coup de feu dans l'épaisseur du bois. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'il s'est rendu compte que quelque chose n'allait pas. Il s'est arrêté, relevant légèrement la tête, comme s'il cherchait dans l'air de l'après-midi une explication à ce qu'il se passait. Il a fait un pas, puis deux, les pattes comme des branches cassantes, puis il a fermé un œil avant de tomber dans les feuilles mortes.

 

Le vieux a baissé son fusil et a essuyé avec sa manche une trace de salive qui avait coagulé au coin de sa bouche, une ligne blanchâtre et pâteuse qui recouvrait la moitié de sa lèvre inférieure. Il avait commencé à boire à la mi-journée, un singani tiède qu'il transportait dans un thermos de café. Il dévissait le bouchon d'aluminium qui lui servait de tasse, le remplissait puis fermait les yeux en buvant des gorgées lentes et sonores. Il n’était pas encore saoul mais avait l'air énervé, contre moi, contre maman, contre tout le monde et contre le cerf qui gisait mort, quelques mètres plus loin, le front explosé et un œil toujours ouvert. Il s'est nettoyé la bouche, a appuyé sa main droite sur mon épaule et d'un coup m'a poussé vers l'endroit où l’animal était tombé. Ça n’avait pas l’air d’être un faon, mais il n'était pas encore adulte, il était petit et léger, avec un pelage brun moucheté de taches blanches, des oreilles longues et fines et deux petites protubérances sur la tête, prémisses de ce qui aurait pu devenir une ramure, mais ne le serait jamais. Il était replié sur lui-même, la tête tournée vers la croupe, comme s’il avait commencé à s’échapper et que son corps s’était figé en plein mouvement. De sa bouche sortait une langue fine et foncée, morceau de viande triangulaire qui pendait comiquement. L’œil encore ouvert était injecté de sang, grosse bille trouble flottant sur un lac rouge et laiteux.

 

D'un coup de botte, le vieux a repoussé sa tête vers l’avant et a commençé à le palper pour voir si le corps était touché aussi. Il n’y avait rien, une poitrine fine, large d’un peu moins d’un mètre, couverte d’un pelage encore fin. Tu as vu,  gamin ? m'a-t-il dit, goguenard. C'est comme ça qu'il faut les tuer. D'un seul coup, rapide et sans abîmer la viande. J’ai acquiescé en silence, sans le regarder, concentré sur la langue pourpre et l'œil ouvert. On va me payer un bon prix pour cette bête, a-t-il ajouté en écartant les mains pour la mesurer. Tu vas voir, au minimum trois cents cinquante ou trois cents soixante-dix pesos. Puis il a craché bruyamment, a empoigné les pattes arrières de l'animal et a commencé à le traîner. Viens, a-t-il dit, on va le mettre à l'abri.

 

Depuis que maman est partie, mon père a arrêté de travailler à la boucherie. La boucherie et son emplacement central, avec ses plafonds hauts et gris, ses murs couverts de carrelage blanc. Il disait que l'endroit lui faisait penser à elle et qu'il la voyait dans les étals, dans la viande crue, dans les filets de sang qui formaient au sol des réseaux en s'entrelaçant avant de se perdre dans l'évacuation. Il y a passé une à deux semaines après le départ de maman, chaque jour moins concentré sur son travail, seul, furieux, avant de tout déléguer à ma sœur aînée. J'en peux plus de tout ça, lui a-t-il dit. Tout ici me la rappelle, le frigo, les crochets, les couteaux, cette salope est partout. Il n'en avait rien à faire de l'insulter devant nous, de dire les choses les plus blessantes qui soient. Ma sœur a dit qu'elle comprenait, qu'elle pourrait s'occuper de la boucherie, et qu'il fallait qu'il se repose.

 

C'était il y a quatre ans. Au début, maman me manquait terriblement. Je passais mes après-midis à rêver d'elle, lui demandant de revenir, implorant le miroir de sa coiffeuse et les quelques vêtements qu'elle avait oubliés de ne pas me laisser tout seul avec le vieux. Mais elle n'est jamais revenue. Mon père la battait, il l'a battue jusqu'à ce qu'elle en ait assez et qu'elle parte, avec un autre disait-on, un camionneur qui faisait la route entre Sucre et Potosí et qui l'avait emmenée en Argentine. Environ un an après son départ, alors qu'on commençait à s'habituer à son absence, on a appris qu'elle était morte dans un accident, une nuit, au moment où le camionneur essayait de traverser un fleuve qui avait fini par les emporter. En apprenant la nouvelle, mon père n'a rien dit, n'a pas pleuré, pour une fois il n'a pas élevé la voix. Il s'est mis à la chasse peu de temps après. Au début c'était comme un moyen d'être quelqu'un d'autre, de passer son temps dans un déguisement, mais ensuite il s'est rendu compte que ça lui plaisait, qu'il aimait vraiment cette sensation illusoire de pouvoir. Le vieux s'était transformé en homme impétueux et fuyant et il commençait à avoir un faible pour la violence. Même s'il proposait souvent le gibier qu'il chassait, il n'arrivait presque jamais à le vendre. La boucherie s'en sortait grâce à la vente de pièces de porc et de bœuf, de carcasses qui devaient être portées à deux, de steaks épais et luisants desquels on tirait toujours un bon prix, et de tripes qui ressemblaient à des grappes de raisins étirées et grisâtres.

 

On a tiré le cerf mort jusqu'à la cabane, une construction rudimentaire en briques rouges, qui abritait un lit et quelques affaires appartenant au garde forestier. Avant d'arriver à la porte, mon père a commencé à crier : René ! T'es toujours là, abruti d'indien ? On a apporté une bête, faut que tu nous la gardes un moment. Sa voix était rude, et les effets de l'alcool commençaient à se faire sentir. Ouvre la porte, bordel, on crève de chaud ! Il devait être dans les trois heures et le soleil était encore haut, sphère parfaite de lumière qui nous écrasait et nous obligeait à chercher l'ombre des arbres. Plusieurs secondes se sont écoulées, sans réponse, jusqu'à ce que mon père se mette à cogner sur la porte en ferraille. Trois, quatre, cinq coups ont résonné dans le silence de l'après-midi. Cet enfoiré passe son temps à dormir, a-t-il dit après avoir craché bruyamment, en me donnant les pattes de l'animal pour que je le tienne. Si c'était pas un ami, ça ferait longtemps que je lui aurais montré comment on se comporte avec les gens. Il a laissé son fusil au sol et il s'est mis à tourner autour de la cabane, cherchant une deuxième porte ou un autre accès. Je suis resté planté là jusqu'à ce qu'il réapparaisse de l'autre côté. Mais qu'est ce qu'il lui arrive, à ce type ?, a-t-il crié. Il est devenu sourd ou il est déjà mort ? Il a continué à donner des coups dans la porte et était sur le point de passer à autre chose quand on a entendu des bruits qui venaient de l'intérieur.

 

Peu après, la porte s'est ouverte et René est apparu dans la pénombre, sur le seuil. Désolé, je suis désolé, a-t-il dit. Les yeux à moitié clos, cernés d'une multitude de petites rides, le torse large et nu couvert de gouttes de sueur. Je faisais une petite sieste, a-t-il dit pour s'excuser, à la fois humble et embarrassé. Il fait une de ces chaleurs aujourd'hui, eh. D'une main il a gratté son crâne chauve, et de l'autre il m'a aidé à traîner l'animal dans la cabane. Il avait les bras minces parcourus de veines verdâtres, les ongles des doigts comme de la pierre. Montre un peu ce qu'on a là, champion, a-t-il dit en me faisant un clin d'œil. Il me traitait toujours avec affection. C'était un homme maigre et nerveux, à la peau brune, glabre. Assis sur le petit lit en fer où il dormait peu de temps avant, il auscultait le cerf d'un œil clinique, le palpant de ses mains expertes. C'est très bien, champion, il est très beau, mais il est encore très jeune. Mon père l'écoutait en silence, regardant vers l'extérieur par l'unique fenêtre de la cabane. Vous allez pas en tirer grand-chose, a-t-il dit en s'adressant cette fois à mon père, il n'y a pas beaucoup de viande, et il n'est pas bien grand. Il lui palpait les cuisses et le cou, le dos et les côtes, plongeant ses doigts dans le pelage, jusqu'à la chair. Ensuite il a examiné sa tête. En plus, a-t-il dit pendant que mon père commençait à dévisser le thermos, en plus je crois qu'il était malade, il a les yeux brouillés. Puis il a montré l'unique œil ouvert, dans lequel la pupille était descendue et s'était agrandie, faisant de l'orbite un puits obscur.

 

Je l'aimais bien René. J'aimais bien l'idée qu'il vive ici, seul au milieu du petit bois. J'aimais ses mains dures et son regard tranquille, le fait qu'il connaisse le nom de tous les arbres et de tous les animaux. J'aimais que ses os souffrent quand venait le froid, qu'il prépare ses repas avec une petite gazinière, qu'il vive sans électricité. Il me donnait l'impression d'un homme mystérieux, presque magique, un sage. Mon père l'avait connu des années auparavant, lors de je ne sais quelle histoire dans une caserne militaire à Sucre, et ils étaient restés amis. Il le respectait, je crois même qu'il avait fini par l'aimer, mais il le traitait mal, avec dureté, comme un serviteur. Comme maman. Depuis qu'elle était morte, le vieux était devenu fou. Il buvait du singani bon marché, acheté à crédit dans l'épicerie à côté de la boucherie, et il passait ses après-midis devant la télé, à regarder des émissions people, spéciales showbiz, et des programmes pour enfants, habillé n'importe comment, en sueur et mangeant ce qu'on lui préparait ma sœur et moi. Il continuait de toucher l'argent de la boucherie, mais n'a plus jamais travaillé, enfermé toute la journée à la maison ou sortant avec des copains dans des endroits d'où il revenait tard la nuit. Quand il était bourré, il insultait ma mère. Sale vieille pute de merde ! Espèce de salope de merde ! Mais il était évident qu'il l'aimait et que son départ puis sa mort l'avaient anéanti.

 

Il a bu une longue gorgée du thermos et a réprimé un haut-le-cœur en se raclant la gorge. René était toujours agenouillé au côté de l'animal, examinant sa langue foncée et triangulaire, m'expliquant qu'en général les biches restent à proximité de leur petit. La mère du mort devait donc très probablement être encore dans le coin, désespérée. Ce petit ne vaut presque rien, a-t-il dit, mais si vous réussissez à avoir la mère, il y aura suffisamment pour faire une vente. Mon père a laissé le thermos sur un cageot à la surface irrégulière faisant office de table. Puis il a encore craché, cette fois sur le sol en ciment de la cabane. Bon, c'est bien, a-t-il dit tout en me tirant brusquement à ses côtés. On va y retourner, ces bestioles ne vont pas m'échapper. Cette fois je vais toutes me les faire ! Il a lâché un rire plein d'alcool dans l'atmosphère morne de la cabane et a commencé à frotter le canon de son fusil d'une manière suggestive. Allez, gamin, a-t-il dit en me bousculant. Il est encore tôt, on a le temps. Avant de sortir par la porte en ferraille, il a lancé un dernier coup d'œil à René. Et toi, commence à dépiauter et à découper la bête.

 

Retourner dans le bois, c'était s'exposer de nouveau à la morsure du soleil. Accablés, on a marché sans bruit, contournant les clairières et les petites mares sales et pleines de mouches qui avaient survécu à l'évaporation, cherchant de l'ombre à l'abris des bosquets, tâchant de trouver les traces de quelque animal sur la mosaïque bigarrée du sol. On a marché pendant quinze, vingt, trente minutes sans rien trouver, sans percevoir le moindre signe de vie, à part des oiseaux qui volaient au-dessus de nous et des insectes qui vrombissaient et bourdonnaient entre les arbustes. Le vieux m'avait appris que, en plus de la capacité à traquer, la qualité la plus importante pour un véritable chasseur était la discrétion, savoir se déplacer en silence, prendre la proie de court, faire de la mort une surprise.  J'avançais donc avec précaution, presque sur la pointe des pieds, cherchant à ne pas briser de branche ni faire bruisser les tas de feuilles mortes qu'on croisait de temps en temps. Derrière moi, il marchait lentement, mais parfois il buvait à son thermos et se déconcentrait, soupirait de fatigue, piétinait le sol bruyamment, essuyait sa sueur, toussait et crachait, même. Je crois qu'il savait qu'on ne trouverait rien, alors il avait décidé de laisser filer. Viens par ici, gamin, m'a-t-il dit en m'attrapant l'épaule. On va s'asseoir un moment à l'ombre. Il fait trop chaud pour marcher, il vaut mieux se reposer un peu et continuer après. Il s'est appuyé contre une grosse pierre plate qui trônait dans une espèce de clairière encerclée de pierres similaires, et m'a laissé m'asseoir non loin. Il a fermé les yeux et s'est longuement étiré, étendant les bras, laissant la tension gagner les muscles, jusqu'au bout des doigts.

 

Allez viens, a-t-il dit après quelques instants, pendant qu'il dévissait le bouchon du thermos. J'essayais de rassembler des feuilles sèches pour m'en faire un coussin. Je me suis approché sans savoir ce qu'il allait faire, comment il allait réagir. Viens, tu vas me goûter ça, a-t-il continué, et il m'a servi de ce liquide odorant et transparent. Allez, allez, ouvre la bouche. Je pouvais voir comment ses yeux dansaient dans leurs orbites, et à quel point tremblait la main qui me tendait la tasse. Il était saoul. Je ne savais pas si je devais lui obéir, je n'avais pas envie de boire mais je ne voulais pas l'énerver non plus. Allez, fils, allez bordel, tu vas goûter. J'ai obéi, j'ai pris la tasse et j'ai bu le singani, les yeux fermés, une gorgée, comme un acte de foi. J'ai senti un liquide tiède et âcre qui m'inondait la bouche, un sirop ardent qui me donnait envie de vomir. Je n'ai pas pu, j'ai arrêté tout de suite, et les dizaines de petits muscles de mon visage se sont contractés. Pendant que je toussais et que j'essuyais mes larmes, mon père a sifflé d'une traite le reste de la tasse. Pendant près de deux minutes j'ai essayé de me débarrasser du goût de l'alcool, rassemblant ma salive et crachant au sol, jusqu'à ce que mes gencives se mettent à saigner. Une fois calmé, je me suis approché, lui ai demandé pardon. Le vieux m'a regardé, les yeux dans le vague, et le monde s'est noué dans sa gorge. Bah, chaque jour tu ressembles plus à ta mère, a-t-il dit, déçu.

 

Il s'est endormi peu de temps après. Il a enlevé son vieux gilet camouflage aux poches pleines et l'a posé contre la pierre. Il a aussi déposé son fusil et son chapeau avant de s'abandonner à cette terre sèche, parsemée ici et là de brins d'herbes folles. Là, étendu, la tête appuyée contre le gilet qu'il avait plié en plusieurs épaisseurs, il a bu quelques gorgées de plus et a fermé les yeux. Quelle chaleur de merde, a-t-il dit finalement, je ne sais pas s'il s'adressait à moi ou à la forêt, ensuite il a commencé à respirer profondément et calmement, puis s'est endormi.

 

Pendant quelques minutes, j'ai essayé de faire pareil, mais j'ai vite compris que ça ne servirait à rien. J'ai ouvert les yeux et je me suis redressé. Je me suis souvenu d'une scène. Un après-midi, une fin d'après-midi, le vieux qui rentre à la maison et maman et moi dehors sur le trottoir, assis sur une jardinière, heureux, en train de parler de choses dont parlent les petits garçons avec leur mère. Le vieux est arrivé et nous a vus, il était énervé, énervé ou ivre, je ne sais pas, ou peut-être qu'il est juste arrivé et que ça a commencé quand il nous a vus. Je ne me rappelle plus ce qu'il nous a dit, qu'on était des fainéants, qu'il fallait travailler, que maman m'élevait mal, que j'allais finir pédé. Je ne m'en rappelle pas. J'ai fini à plat ventre dans ma chambre, apeuré, meurtri, sans comprendre ce qu'il se passait, pendant que mon père mettait ma mère sous la douche et la frappait à coups de ceinture. Peu de temps après, elle nous a quittés. 

 

Une demi-heure a dû passer. Le vieux dormait et je commençais à m'ennuyer. La chaleur était un peu moins forte et la sphère brillante du soleil avait baissé dans le ciel. J'ai marché en rond autour du corps immobile de mon père, j'ai fait un tour, deux tours, cinq tours, dix tours. Je ne courais pas, je n'étais pas pressé. Je marchais en suivant le tracé de mes pas, essayant de comprendre ce paysage, le vert lumineux de l'herbe qui se mélangeait à la terre brune, les grandes pierres grises qui apparaissaient à intervalles réguliers comme les restes d'un culte ancien, l'ombre des petits arbres jaunâtres et le bourdonnement des insectes qui se mêlait au bruit sourd du jour.

 

Quand j'en ai eu marre, je me suis rapproché du vieux. Je me suis arrêté pour observer son corps, ses sourcils noirs et épais, ses bras robustes et brûlés par le soleil, son torse velu au travers de la chemise à carreaux, son abdomen qui se soulevait et s'abaissait en rythme, le bas-ventre gonflé. Moi aussi j'avais peur de lui. Moi aussi j'avais vu ce qu'il devenait quand il avait bu. Après quelques secondes, je me suis rapproché davantage, j'ai vu son visage large et carré, les joues couvertes par une barbe irrégulière, le nez dur et tordu, la bouche aux lèvres sèches et flétries. Je me suis rapproché encore plus près, essayant de ne pas faire de bruit, de bouger le moins possible. J'ai collé mon oreille contre sa bouche, ai écouté à la source sa respiration endormie, l'origine du souffle qui le maintenait en vie. J'avais peur de lui parce que je ne le comprenais pas, parce que le vieux était un spectre, un extraterrestre. Je voyais comment les poils noirs et blancs sortaient de ses narines, comment ils bougeaient sous l'impulsion de son souffle puissant. Je voyais aussi ses oreilles aux lobes durs et rougis, dont les conduits profonds et obscurs ressemblaient à des escaliers en colimaçon. Je voyais sa bouche, ses lèvres couvertes de salive sèche, ligne fine et jaunâtre qui ressemblait à la naissance d'une seconde peau. J'ai touché légèrement la lèvre inférieure du doigt, étonné, euphorique, cherchant à voir s'il était réel. J'ai mis mon visage contre le sien, penché, m'appuyant sur le sol avec les mains : je l'ai vu, je l'ai écouté, je l'ai senti.

 

Alors, j'ai vu le fusil. J'étais encore un enfant mais le vieux m'avait déjà appris à m'en servir. On tirait sur des canettes de bière et des bidons d'huile qu'il alignait sur le bord d'un mur, dans la cour arrière de la maison. Je ne réussissais jamais à les toucher, j'appuyais sur la gâchette les yeux fermés ou le visage tourné, laissant des traces de plombs noires sur le mur. Il riait, se moquait et insistait. Je n'aimais pas le bruit du coup de feu ni le fracas de l'impact. Je n'aimais pas les armes, je n'aimais pas m'entraîner à la maison ni tuer des animaux. Le fusil reposait près du bras droit de mon père. Je me suis glissé vers lui et l'ai attrapé, la crosse et la bascule étaient en bois rougeâtre, les canons en métal noir et lourd, légèrement rouillés aux extrémités. Je l'ai tiré vers moi et l'ai mis debout. Il était plus long que mon torse, plus long que mes bras, il m'arrivait presque au cou. Je l'ai incliné et l'ai tenu comme j’avais l’habitude le faire, j'ai cherché sur le sol bosselé un endroit suffisamment plat et légèrement incliné pour y appuyer le fusil, et après m'être jeté sur l'herbe j'ai fait passer la crosse sous mon aisselle afin de pouvoir atteindre la gâchette. C'était la seule position dans laquelle je pouvais tirer, mais ça m'obligeait à guetter mes cibles presque à ras le sol.      

 

J'ai mis en joue les grandes pierres grises, les troncs courts des arbres, les racines qui ressortaient de terre comme des veines pleines de sang noir. Puis j'ai mis en joue mon père. Pas un souffle de vent, pas de variation de luminosité, aucun son pour troubler ce moment. Il y a simplement eu un changement dans le champ de vision. C’est ce que nous étions nous qui s’est déplacé. Il y a quelque chose ici, dans cette forêt, qui nous appartient, papa. Il y a quelque chose ici qui nous appartient. J'ai respiré profondément, sans me décider à presser la détente. Cette chose, ce corps, c'était mon père, de la chair qui respirait, transpirait. Je le regardais avec curiosité, avec ressentiment, avec crainte. Peut-être aussi avec amour. J'ai pensé à ce que serait la vie sans lui. Juste moi et ma sœur à la maison, nous occupant de la boucherie, travaillant et mangeant ensemble, heureux. J'ai pensé à René, à comme ce serait bien s'il vivait avec nous, ou encore mieux si nous allions vivre avec lui, là, dans le bois, dans la cabane de briques rouges. Une telle vie pourrait fonctionner, juste tous les trois, seuls, unis.

 

Il y eut alors un bruit de feuilles sèches, une forme dans le champ de vision, un mouvement instinctif. La forêt était le théâtre d'une métamorphose. Puis une réaction mécanique, le choc et finalement, après un instant, un son puissant, le grondement de quelque chose qui a déchiré l'étendue de l'après-midi. Mon père est revenu à lui en un éclair, les yeux grand ouverts, les cheveux en bataille, réprimant un cri de douleur. Qu'est-ce qu'il s'est passé ? C'était quoi ça, bordel ? Il était encore saoul mais la peur lui avait rendu une certaine lucidité. Il m'a vu couché au sol, tenant encore des deux mains le fusil qui venait de faire feu, et ses yeux se sont transformés en une ligne noire et impénétrable. Soudain il s'est tu, comme s'il avait compris, et s'est mis à marcher. Deux ou trois mètres seulement nous séparaient et je pouvais voir la douleur et la honte prendre corps, s'approcher, s'emparer des mains dures qui allaient bientôt se retourner contre moi. Alors j'ai inversé le processus. J'ai laissé le fusil sur un côté et me suis redressé sur les genoux, lui indiquant du bras doit, index tendu, un point situé à peine au-delà du cercle de pierres grises qui nous entourait, comme un autel tout désigné pour accueillir ce qu'il se passait entre nous.

 

En dépit de l'élan avec lequel le vieux se ruait sur moi, il s'est arrêté, peut-être intrigué par mon geste. Il s'est retourné et a vu, à l'endroit que je désignais, le début d'une petite dépression au sol, quelques mètres vers la droite. Il a fait demi-tour, l'a atteint en trois enjambées, s'est arrêté subitement, les mains toujours tremblantes le long du corps. Toi, c'est toi qui as fait ça ? a-t-il demandé. Et pour la première fois cet après-midi-là, tandis que je reprenais mes esprits, j'ai ouvert la bouche. Oui papa, c'est moi. Le vieux regardait, admiratif, l'animal qui se débattait à ses pieds. Il avait le museau couvert de bave, de grands yeux noirs et brillants et battait des paupières d'un air déchirant, allant et venant de la conscience à l'inconscience. Ses pattes maigres, couvertes d'un poil brun et terminées par des sabots sombres, s'agitaient convulsivement avec les derniers râles, comme s'il rêvait, comme s'il n'avait pas un impact de balle près de la naissance du cou, là où la poitrine se fait majestueuse, où le pelage bien plus clair de l'échine commençait à se teinter de rouge sang. Quand je suis arrivé à ses côtés je me suis agenouillé devant lui, j'ai touché avec mes paumes son ventre encore palpitant et l'ai examiné attentivement pour voir s'il y avait une autre blessure, mais le reste du corps n'avait pas été touché. C'était une femelle adulte, élancée, fine, forte. On l'a observée religieusement et on a reconnu le pelage brun tacheté de blanc, les pattes graciles, les petits arrondis sur le crâne qui évoquaient une ramure. Est-ce que ça pouvait être la mère ? On n'en savait rien, aucune certitude, mais d'une certaine manière on a décidé tacitement que ça l'était, que c'était la mère du jeune cerf qui, après être passé entre les mains de René, devait déjà avoir été réduit à un tas de morceaux et d'organes, un seau rempli de sang et une peau maculée.

 

Bien joué, bien joué, gamin, j'ai entendu, tandis qu'une main encore tremblante se posait sur mon épaule. Tu as bien fait. Le vieux était ému. Après quelques secondes de silence, pendant lesquelles il a respiré avec difficulté, il s'est accroupi et d'un seul coup a mis fin à l'agonie de l'animal. Puis il a attrapé ses pattes arrières et a commencé à le traîner. On va l'emmener chez René, après on pourra rentrer à la maison, a-t-il murmuré, et m'a adressé un sourire dans lequel j'ai perçu du soulagement mais aussi de la surprise. J'ai couru chercher son gilet et le chapeau qu'il avait laissés à côté des pierres grises, après quoi on a commencé à marcher lentement vers la cabane. Et pour la première fois depuis des années, tandis que l'après-midi et la chaleur déclinaient devant nous, a commencé à naître en moi, tel un petit soleil, le bonheur.

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