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En face de l’hôpital Necker je le voyais monter et courir parmi les chambres des bébés malformés. Lorsqu’il m’a dit à l’oreille dans un bar bruyant de Paris qu’il attendait un enfant avec une autre, mais que c’était un accident, on n’était pas encore nous, je ne l’avais même pas touché, je vivais une vie de bourgeoise presque monogame. Après l’accouchement, je suis allée le voir chez lui et il faisait cuire des saucisses au barbecue sur une terrasse en béton et son bébé n’avait pas encore été diagnostiqué mais il pleurait et se noyait dans ses sanglots. Moi je regardais sa penderie, ses manteaux, leurs deux paires d’après-ski l’une sur l’autre dans l’entrée et les papiers avec leurs deux noms côte à côte, les impôts, les pièces d’identité. Il n’avait pas encore tué de chien comme il le ferait plus tard, ses vêtements rangés, les colliers, brosses, valises en commun avec son épouse. Il n’avait pas cassé de vitres, pas encore eu d’accident, aucun massacre à ma charge, ni de vêtement déchiré, ni de sang dans le cul. À l’hôpital on a fait quelques pas dans les jardins suspendus, les mains ne s’étant pas encore entrelacées, les langues ne s’étant pas encore goûtées, les yeux dans leurs orbites. Se souvenir de ça, aujourd’hui, c’est comme arracher des tortues de l’eau par le cou. Les bébés pleuraient, désespérés, sans pouvoir téter, comme des petits chiots. Dans chaque chambre noire, l’un d’entre eux. Dans chaque boîte, il y en a un, comme une surprise macabre. J’ai marqué sur le calendrier le temps qui a passé depuis ce jour-là pour voir quand est-ce qu’a commencé la fièvre. Et comment la passion émerge toujours des ténèbres, comme les monstres marins. 

 

 

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La mort peut se trouver dans une bouteille jetée sur les rails d’un métro, dans un porte-parapluie, sur un pont romain au-dessus d’un fleuve en crue. La nôtre fut une passion comme celle d’Anna Akhmatova, qui resta exactement dix-sept mois sans bouger d’un centimètre de la queue des prisons de Moscou pour voir son amoureux prisonnier. Staline ne le lui rendit jamais, elle se pendit là et fut descendue et balayée par un employé. Il faut raconter les histoires de passion même si c’est avec les mots des autres. Les mots viennent toujours d’un autre, nous parlons et nous mourons sans avoir rien dit. 

 

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La première fois qu’on s’est embrassés c’est la première nuit où l’on s’est vus sous un ciel éteint, on avait dîné dans un bar de la rue Oberkampf et des Arabes qui passaient par là lui avaient dit de me demander en mariage. On est déjà mariés, a-t-on expliqué. Mais je peux aimer deux hommes en même temps / mais je peux aimer deux femmes à la fois, a-t-on dit. On a commencé à se bourrer la gueule. On avait un antécédent : on s’était déjà vus à un mariage, on avait déjà dansé, grands comme on était, éblouissants comme on était dans le cristal des lustres, dans un vagabondage au bord d’un lac comme un portrait, dans les lucarnes. Et le premier baiser sans témoin est arrivé, dans cette cave, mais les lieux n’existent pas, les lumières n’existent pas, et au moment où les reproches de sa femme sont sortis du téléphone, les premières injures, la rhétorique vaincue et hallucinée de la jalousie, moi jetée sur le trottoir et elle disant qu’on s’échangeait des paroles enflammées et lui expliquant que non, que d’où sortait-elle cela, qu’il était au travail au Salon des Ambulances, il me désavouait sous mes propres yeux tout en me regardant, délirant. La fourrière parisienne avait emporté sa voiture. Prendre un taxi cette nuit de septembre, perdue désormais on ne sait où, un taxi qui nous ferait voler jusqu’au dépôt des voitures mal garées de la ville. Qui nous ferait voler dans les airs jusqu’à la perdition. Dans le bureau de la fourrière derrière une grille, lui payait pour la voiture. Je te désire, cria-t-il, je te désire, son désir comme un singe suspendu en haut d’un arbre. Je te désire je te désire mais il n’était pas encore fou. Et après il a conduit à toute vitesse. Bouillonnant. Sans identité. Sans s’arrêter à aucun feu, sans respecter aucun panneau, et c’est là qu’il a tué un chien noir qui boitait sur la route, mais il a continué sans s’arrêter, sans autre horizon que le ciel qui s’arrachait sur son passage.

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Avenue Hoche. Royal Monceau. Il ne m’avait pas vue mais on était arrivé tous les deux. Premier pas insoutenable dans le vestibule. L’ascenseur a été pris d’assaut par deux Américains trop bruyants et mon émotion, entamée. Je me suis dirigée vers le grand escalier. Les personnes âgées m’observaient. Ils savent ce qu’ils ont perdu, les vieux derrière les portes luxueuses, ils sentent la passion des autres clients de l’hôtel. Chambre 1311. Dans quatre heures ce lieu n’existera plus. Il s’évaporera. Dernier coup d’œil rapide aux lustres et aux peintures. Mes yeux pendus à ses yeux. C’était compulsif. Se rapprocher de son cœur par-dessus ma tête. Il était à moi. Plusieurs milliers de kilomètres pour avoir ce cœur. Le magma de lave dans le volcan en éruption. Comme les cris de terreur nocturne des enfants après l’accident de bus.

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Les traces de mains sur la tapisserie. On passait ainsi les heures à allumer les lampes et griller les ampoules. C’est ça la passion, j’ai dit, dans une baignoire allemande, comme un chant dans une autre langue, comme un voyage en moto sur les routes sauvages. Ma femme a entendu ton nom hier dans mon rêve, mais j’ai parlé dans ta langue, l’espagnol, et elle n’a rien compris. Il a mis ses bottes pour aller brûler des arbustes qui n’étaient pas destinés à l’abattage, et pour un peu il mettait le feu à la maison, au chat, au chien, à sa fille dans sa chaise et à sa femme. Et toutes ces heures changeant de chambre de lit de corps. Cet immense fantasme, l’Alhambra de nuit. Une sépulture sous les herbes et la terre comme une passion homicide. On était nés sans lèvres et on les avait gagnées en s’embrassant. Madrid, Londres, Berlin, Prague, Bruges, Valence, Grenade, Giverny, Crozon, Le Mont-Saint-Michel, Honfleur, Deauville, Tréauville et de nouveau Madrid. Je me suis demandé ce qu’il se passerait si, étendue là en pleine session de réanimation, il était mis au courant. La scène était celle-ci. Lui apprenait ma mort, les quatre heures de réanimation. Et je partais sans savoir ce qu’il avait dit, ce qu’il ferait l’heure suivant la nouvelle, la nuit d’après, cet été-là, le premier Noël et je mourais, hors de moi. 

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La jalousie est un enfant soumis à des expérimentations, étendu tout nu, les yeux injectés de typhus. La jalousie est une vache blanche et un attardé essayant de lui donner à manger. Me défaire du désir pour gagner du temps. Comme un mystique se jette sur les dalles pour se rafraîchir et léviter, mais a une érection et ne peut pas. Le désir est toujours là comme le bord d’un précipice, les êtres humains se sont toujours sucés de partout, sur les collines et les pyramides, dans le cirque romain, ils se sont grignotés le cervelet. Où es-tu, tu ne réponds pas ? Je te laisse en héritage mes pensées les plus sales et mes déclamations les plus sacrales. Appelle-moi. En ce moment-même, dans l’attente, je suis une morte déjà morte. 

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Je suis l’âme de César dans un corps de femme, je me lance contre les barbelés mais je ne vois pas mon sang. Tu ne réponds plus, tu as disparu. Combien de fois la porte a-t-elle été à demi ouverte sans que le voie. Combien de fois le ciel de ceux qui sont libres a-t-il brillé dehors pour que je l’attrape, pour aller me perdre dans les environs de l’autoroute et me transformer en voyageuse ou en mendiante. Le désir est pathétique, moi-même désormais je ne peux même pas me regarder dans le miroir, je suis devenue fanatique, ridicule. Et tu n’apparais toujours pas ? Je vois ton ombre dans la maison et je la poursuis dans toutes les pièces, je flotte en embrassant ton ombre, je la viole. Il était avec une meurtrière et il ne s’en rendait pas compte. Moi non plus je ne m’en rendais pas compte, c’est drôle. Maintenant je viens te chercher. Tu seras un porc dont la cervelle va exploser.

 


 

Ce texte a d'abord paru aux éditions La Liebre Dorada
https://laliebredorada.wordpress.com/

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TRADUCTION DE